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Hamid Ben Elafdil, invité de Conjoncture

Date de publication : 14 mars 2019 Rubrique : Les Invités de Conjoncture

« Chaque Marocain doit pouvoir exprimer son talent, son potentiel »

Hamid Ben Elafdil, Président de la Fondation Marocaine de l’Étudiant (FME)

Conjoncture : Quel est le profil des jeunes accompagnés par la Fondation Marocaine de l’Étudiant ?

Hamid Ben Elafdil : Nous avons deux catégories de boursiers. Ceux qui proviennent des établissements de protection sociale et qui n’ont très souvent pas de famille ou qui en ont une, mais, en raison de problématiques graves, n’est pas en mesure de les prendre en charge. À 18 ans, beaucoup se retrouvent livrés à eux-mêmes et, bien qu’ils aient obtenu de bons résultats au baccalauréat, ils ont d’autres priorités que celle de poursuivre leurs études, à savoir se loger et se nourrir. Ces préoccupations matérielles vont bien évidemment l’emporter sur la préparation de leur avenir et c’est là que la Fondation Marocaine de l’Étudiant intervient.

Dans le cadre de notre caravane « Projet de vie » que nous organisons à travers le Royaume, nous rencontrons ces jeunes qui ont brillamment décroché leur baccalauréat et nous les encourageons à suivre des études supérieures correspondant à leur niveau académique. Nous leur ouvrons ainsi leur horizon, car ils souhaitent souvent effectuer des cursus très courts pour trouver rapidement un travail.

La deuxième catégorie d’étudiants a encore sa famille, mais cette dernière n’a pas les moyens de les aider et/ou vit dans des zones rurales isolées. Pour faire des études, il faut se déplacer dans les grandes villes, se loger… cela engendre de gros frais. Il existe un frein supplémentaire lorsqu’il s’agit de filles : une culture très conservatrice peut réduire leurs chances de faire études supérieures.

Quand l’une ou l’un de ces jeunes part faire des études, l’entourage voit tout de suite le retour sur investissement, l’impact que cela a sur la famille ainsi que les perspectives que cela génère.

Est-ce que la Fondation oriente les boursiers selon les opportunités du marché de l’emploi pour faciliter leur insertion professionnelle ?

Nous ne faisons pas de l’orientation professionnelle au sens propre du terme, mais dans le cadre de nos caravanes Projet de vie, nous sommes accompagnés par des Conseillers d’orientation du Ministère de l’Éducation Nationale. Chaque boursier a un mentor – bénévole de notre fondation – qui le suit et le conseille au cours de ses études et c’est à ce niveau-là que les choix s’opèrent pour privilégier telle ou telle filière qui embauche le plus.

Nous avons constaté l’impact des mentors sur les boursiers, non seulement en ce qui concerne le choix des filières, mais aussi pour tisser des connexions dans les réseaux. Et même dans une filière donnée, tout le monde n’est pas au chômage. Il existe des accès, des codes, des opportunités…

Nous encourageons par ailleurs les étudiants à faire des stages en prolongeant de deux mois leur bourse. En plus, nous leur organisons des séminaires de recherche d’emploi. Il faut tout un accompagnement, du mentoring, du coaching… pour savoir se vendre et créer son réseau. C’est un package complet qui est mis à leur disposition.

Pourquoi cet ascenseur social est-il important pour le Maroc ?

La cohésion et la stabilité sociales du Maroc sont liées à l’ouverture des opportunités pour l’ensemble des Marocains afin qu’ils ne se sentent pas condamnés à rester dans leur « case » de départ. Au plus haut niveau de l’État, on appelle à un développement inclusif. Cela revient à donner la possibilité à chaque Marocain d’exprimer son talent, son potentiel. Cette inclusion ne peut pas se faire de manière théorique, mais par des expérimentations.

En 2010, à peine 30 % du total de nos boursiers étaient des jeunes femmes alors que dans les établissements de protection sociale elles représentaient 50 %. Pour nous, cela a été un challenge de les inclure dans ce que nous préconisons être un ascenseur social. En termes de retombées, les effets sur cette population sont beaucoup plus importants et ce sont les études qui le montrent. Une fille qui fait des études supérieures a un impact beaucoup plus conséquent qu’un garçon. Pour répondre à ce challenge, nous avons lancé un certain nombre d’actions qui nous ont permis aujourd’hui d’avoir un taux de 61 % d’étudiantes.

Nous avons également constaté que certains jeunes bacheliers et bachelières sont en situation de handicap physique et que ce handicap les freine dans leur ascension sociale. Nous avons mis en place, avec les bailleurs de fonds qui ont bien voulu nous accompagner dans cette démarche, des cours qui leur sont réservés.

Ce développement inclusif, ce n’est pas uniquement une approche théorique est aussi une façon de faire. Et ma conviction c’est que l’État peut traiter la majorité des cas, mais qu’il n’a ni les moyens ni les mécanismes pour agir sur les extrêmes de la courbe de Gauss. Et c’est là où les associations peuvent jouer un rôle pour prendre en charge ces cas particuliers.

Pour nous, cette démarche inclusive consiste à pouvoir mobiliser un certain nombre d’acteurs associatifs qui pourront répondre non pas à l’insuffisance de l’État, mais à l’incapacité structurelle des États, au sens large du terme, à traiter ces cas particuliers. Bien évidemment, l’Éducation Nationale octroie des bourses, mais elle ne peut pas s’occuper de l’accompagnement qui est nécessaire pour décrocher un emploi. Nous proposons ainsi un soutien global aussi bien financier qu’en matière d’amélioration de compétences, de soft skills, de connexion, de création de réseau… pour assurer l’insertion professionnelle des boursiers.

Quelles actions menez-vous en amont afin de sensibiliser les jeunes et leur famille et les encourager à poursuivre des études supérieures ?

Nous travaillons avec le Ministère de l’Éducation Nationale et l’Entraide Nationale qui est l’organisme de tutelle des établissements de protection sociale. Et il nous arrive bien sûr de travailler avec des associations locales pour identifier par exemple les personnes pouvant être éligibles à programme de bourse.

L’écosystème de solidarité intègre les associations, les départements ministériels concernés, les bailleurs de fonds, mais aussi les écoles et les universités privées qui nous accordent des bourses académiques dans le cadre de conventions. Il inclut également les bénévoles qui font du mentoring, les coachs, ainsi que nos lauréats qui ont bénéficié de notre programme de bourse et qui sont aujourd’hui en activité. Ils nous apportent leur aide à travers leurs témoignages, leur présence et parfois leur soutien financier. C’est un écosystème qui est assez global et qui cherche à impliquer l’ensemble des parties prenantes.

Quels sont les programmes que vous avez développés spécifiquement pour les femmes ?

Le 2 mars*, nous organisons justement une master class de leadership féminin. Nous avons invité toutes nos boursières qui sont environ 300. La rencontre sera animée uniquement par des femmes, des chefs et des dirigeantes d’entreprises qui ont exprimé leurs talents et leur énergie dans différents domaines avec l’objectif d’inspirer les jeunes bénéficiaires.

Il existe un premier paramètre social qui bloque les garçons et les filles. Des études ont démontré que l’ascenseur social est limité au Maroc : quand vous êtes fils d’ouvrier, vous avez 80 % de probabilité de le rester. Si vous avez des parents analphabètes, vous avez 80 % de risque de ne pas aller au terme de votre cursus du primaire.

L’autre variable est liée au genre. Globalement, la société va davantage encourager le travail des hommes par rapport à celui des femmes. C’est pourquoi nous avons développé un dispositif d’accompagnement spécifique pour les jeunes femmes pour qu’elles ne se retrouvent pas femmes au foyer malgré tout cet investissement qui a été fait par la collectivité. Notre programme de leadership féminin est financé en partie par l’Ambassade du Canada et sera clôturé par cette master class.

La deuxième raison pour laquelle nous avons lancé ce programme est que beaucoup de jeunes femmes ont le syndrome de l’imposteur et ne s’autorisent même pas à imaginer qu’elles peuvent faire carrière. Ces femmes qui ont réussi viennent pour partager leur expérience et prouver qu’il est possible de devenir chirurgien reconnu au niveau mondial et de pouvoir se projeter dans l’avenir sans aucune contrainte.

Avez-vous d’autres projets en cours ?

Nous travaillons à l’élaboration d’un projet de développement. Nous avons démontré que notre modèle fonctionne et nous aimerions à ce stade le mettre en place à une échelle un peu plus vaste pour répondre aux véritables enjeux du Maroc. Pour cela, nous dépendons de nos partenaires bailleurs de fonds qui sont des entreprises ainsi que des fondations étrangères. Nous souhaitons vraiment élargir le réseau des acteurs solidaires avec cette cause.

Je considère que cet investissement est le plus important pour notre pays et si les entreprises se mobilisent pour un, deux ou trois boursiers, vous pouvez imaginer l’impact que cela peut générer sachant que la Fondation est reconnue d’utilité publique avec un effet de levier fiscal qui peut être intéressant pour les entreprises.

Nous avons lancé ce projet il y a 18 ans, l’âge de la maturité, et nous pouvons aller plus loin aujourd’hui et bien évidemment tout dépend des bailleurs de fonds. Nous pouvons concevoir et gérer des programmes pour le compte de ces derniers et ils peuvent ainsi bénéficier de notre savoir-faire. Actuellement, tous les établissements d’enseignement supérieur souhaitent proposer des bourses, mais cela n’est pas leur métier.

Le développement de la Fondation est tributaire des partenariats institutionnels que l’on met en place avec les entreprises, les associations professionnelles ou les établissements d’enseignement supérieur. Mais nous enrichissions également ces partenariats par une meilleure communication autour de la Fondation pour qu’elle soit davantage connue auprès du public et que l’on puisse rallier des donateurs particuliers réguliers, ce qui est essentiel lorsque les temps sont durs et que les entreprises réduisent ou suspendent leurs contributions. Il est important d’assurer ce « matelas » parce que, quand l’on prend en charge un jeune, on ne peut pas le lâcher en cours de route si un bailleur de fonds ne paye pas. Nous nous débrouillons pour trouver la solution afin qu’il termine ses études.

Nous ne sommes pas une association qui dépense de l’argent en marketing ou en frais de gestion. Ces derniers sont, tout compris, plafonnés à 10 % de nos ressources. C’est le gage de la pertinence de nos investissements vis-à-vis de nos bailleurs de fonds.

 

* L’entretien a été réalisé le 15 février 2019.

 

Fondation Marocaine de l'EtudiantLa Fondation Marocaine de l’Étudiant
Créée en 2001, la Fondation Marocaine de l’Étudiant a accompagné 1 500 jeunes boursiers. Actuellement, 600 d’entre eux bénéficient du dispositif et 200 autres rejoindront prochainement un programme à part pour le compte d’un bailleur de fonds. 20 étudient à l’étranger, principalement en France.