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Abdellatif Maazouz

Analyse d’expert : Abdellatif Maâzouz, ancien Ministre du Commerce Extérieur, Président de l’Alliance des Économistes Istiqlaliens

Date de publication : 19 février 2019 Rubrique : Zoom

Bilan 2018 et perspectives 2019 pour l’économie marocaine

 

Quelle lecture faites-vous de l’évolution de l’économie marocaine ?

Au préalable, il faut rappeler que le Maroc est un pays qui a choisi l’ouverture depuis toujours et que cela s’est particulièrement développé durant les deux dernières décennies. Le taux d’ouverture de notre économie est passé d’un peu moins de 50 % au début des années 2000 à plus de 63 % en 2017. Cette ouverture détermine à la fois les politiques économiques adoptées et les résultats enregistrés. Nous ne pouvons plus raisonner en vase clos. C’est un choix que nous avons fait en cherchant à nous intégrer pleinement dans les chaines de valeur de la production mondiale, via notamment des politiques sectorielles volontaristes : infrastructures, tourisme, industrie, services, agriculture, énergie, etc.

De ce fait, il faut lire l’évolution de l’économie marocaine par rapport à ce qui se passe dans le reste du monde, et particulièrement dans les pays partenaires, au premier rang desquels ceux de l’Union européenne. Le ralentissement du commerce mondial, lié en particulier aux politiques protectionnistes qui sévissent ici et là, ainsi que les guerres commerciales auxquelles nous assistons entre les grandes puissances ont un effet néfaste sur la croissance du commerce et de l’économie mondiale et le Maroc en subit également sa part.

Comment l’Union européenne impacte-t-elle l’économie marocaine ?

L’Europe reste de loin le premier partenaire économique du Maroc, même si sa contribution dans nos échanges se réduit un peu au profit de nouvelles puissances, notamment asiatiques et américaines. En 2017, l’Union européenne constituait près de 70 % des recettes marocaines en devises, incluant l’export, les IDE, le tourisme et les transferts des MRE. Ainsi, lorsque l’on parle de la demande extérieure adressée au Maroc, il ne faut pas oublier cette dimension. En d’autres termes, les secousses que traverse l’économie de l’UE – qu’il s’agisse, par exemple du Brexit, ou du recul du pouvoir d’achat dans certains pays – ont un effet sur la demande, sur les IDE et sur les transferts à destination du Maroc et, par conséquent, sur ses performances économiques.

Dans ce contexte, comment analyser le comportement du Maroc depuis 10 ans ?

Depuis la crise de 2008, l’économie mondiale a été très perturbée. Le Maroc s’en est plutôt bien sorti entre 2007 et 2012, d’autant qu’il a également dû composer avec la crise politique régionale de 2011. Durant cette période, le pays était dans un sentier de croissance qui se situait entre 4 % et 5 % avec près de 30 000 emplois créés par point de croissance. Depuis, nous sommes passés à des niveaux de croissance autour de 3 % avec moins d’emplois générés par point de croissance. La nature des investissements réalisés, les choix sectoriels adoptés et le mode de production mondial au sein duquel le Maroc a pris place constituent un modèle qui atteint ses limites.

Qu’est-ce que cela signifie ?

Dans son discours au Parlement, Sa Majesté le Roi a appelé à provoquer un certain nombre de ruptures annonciatrices d’un nouveau modèle de développement pour le Royaume. Ces ruptures devraient permettre de mieux tirer profit des grandes inflexions déjà opérées en termes institutionnels (Constitution de 2011) et en termes de développement des infrastructures. Ces efforts importants, déployés depuis le début de ce siècle, constituaient un prérequis pour améliorer la connexion du pays et augmenter sa compétitivité et son attractivité en matière d’investissements dans des secteurs d’avenir, donnant ainsi la possibilité d’accroitre et de diversifier notre offre productive et nos débouchés.

Nous avons investi davantage, mais dans des projets qui ne génèrent pas suffisamment d’emplois durables, tels que les infrastructures et généralement tout ce qui est lié au BTP. Mais cela devrait être mis à profit pour investir dans des activités à forte valeur ajoutée et créatrices d’emplois durables et valorisants. Notre nouvel objectif pour les toutes prochaines années est de moderniser les filières traditionnelles, de mieux intégrer les industries existantes et de progressivement prendre place dans les grandes révolutions technologiques qui se dessinent dans le monde.

Que faut-il retenir de l’année 2018 ? 

Je retiendrai d’abord cinq bonnes nouvelles de 2018 : une légère atténuation des déficits public et extérieur, une progression substantielle et une diversification des exportations, une maîtrise de l’inflation, une création d’emplois plus importante qu’en 2017 ainsi qu’une première expérience plutôt réussie de la flexibilité du dirham.

Toutefois, je considère que, compte tenu des efforts déployés, l’économie marocaine peut beaucoup mieux faire. Alors que le pays jouit d’une grande stabilité, d’une image positive à l’international et d’une bonne intégration à l’économie mondiale, les performances enregistrées au cours des cinq dernières années ne constituent pas encore le saut de palier nécessaire pour assurer une croissance inclusive sur les plans aussi bien social que territorial et créer suffisamment d’emplois.

Que pensez-vous des différentes prévisions pour l’année 2019 ?

Globalement, il semblerait que l’on s’oriente vers une croissance de l’ordre de 3 %. D’une part, cela me frustre, car j’estime que le Maroc a les moyens de mieux faire. Les instruments de relance ne sont malheureusement pas déployés. Nous sommes une économie en émergence et nous devons nous permettre quelques petits écarts maitrisables par rapport à l’orthodoxie économique prédominante ; chose que s’autorisent même certains pays plus développés que le Maroc.

Mais, je reste globalement optimiste, car nous avons de quoi rebondir. Nous disposons de tous les ingrédients pour dépasser les dysfonctionnements nationaux qui subsistent. Nous avons des marges de manœuvre : une population jeune, des institutions solides et stables, une forte présence à l’international, une grande connexion, une bonne intégration dans l’espace régional, entre Europe et l’Afrique où nos parts de marché progressent régulièrement, etc. Mais tous ces éléments positifs ne se traduisent pas suffisamment en termes de création de valeur et de bien-être pour nos populations et territoires.

Quels sont les grands défis pour l’avenir du Maroc ?

À travers le nouveau modèle de développement, nous devrons rendre notre économie plus inclusive socialement et territorialement. Il est important d’atténuer les disparités socio-territoriales dans notre pays. Par exemple, la richesse démographique n’est pas vraiment mise à profit. Il faut également élargir la classe moyenne et augmenter son pouvoir d’achat, de même que nous devons intensifier nos efforts d’encouragement et de soutien au profit des PME et des startups qui représentent la dynamo de la croissance.

Enfin, je dirais que nous devons poursuivre notre politique d’ouverture de façon raisonnée. Nous devons privilégier des partenariats « win – win », au nord, au sud, mais aussi à l’est et à l’ouest. En ce sens, la réussite d’une intégration maghrébine constituerait une aubaine de croissance pour les pays concernés, mais pas uniquement. Elle offre de grandes possibilités pour développer et améliorer le contenu de nos relations (économiques, politiques, sociales et sécuritaires) avec nos voisins du Nord, dans le cadre d’un partenariat mutuellement avantageux. J’invite tous nos partenaires à faire preuve de plus de volontarisme et à pousser dans cette direction !

Propos recueillis par Thomas Brun

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