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Une activité économique favorable, mais un modèle limité

Date de publication : 18 février 2019 Rubrique : Zoom

Dix ans après le début de la crise mondiale de 2008, l’économie marocaine est toujours caractérisée par un manque de constance. Si l’année 2018 est perçue comme relativement favorable par l’ensemble des observateurs, le modèle économique du Royaume s’essouffle. Très dépendante de l’agriculture et de la pluviométrie, l’économie marocaine cherche un nouvel équilibre, compatible avec le contexte international.

En ce début d’année 2019, deux grands constats semblent partagés par l’ensemble des observateurs du Royaume : l’année 2018 était relativement positive, mais elle confirme aussi l’essoufflement du modèle économique marocain. Ainsi, dans sa dernière Note de conjoncture, la Direction des Études et des Prévisions Financières (DEPF) du Ministère de l’Économie et des Finances relève que « les évolutions conjoncturelles observées au cours de l’année 2018 attestent, avec de légères nuances, d’un comportement, dans l’ensemble, favorable de l’activité économique nationale ».

Une croissance du PIB très instable

En effet, l’ensemble des indicateurs macroéconomiques, même s’ils ne sont pas tous en progrès, bénéficie d’une interprétation relativement positive. Pour commencer, en 2018, le Produit Intérieur Brut (PIB) a enregistré un accroissement de 3 % et l’inflation a été contenue à 1,6 %, malgré la hausse des prix des matières premières et notamment des produits énergétiques. Si ce taux de croissance du PIB est encourageant au regard du contexte international, il confirme également une progression en dents de scie de l’économie marocaine. En effet, ce taux était de 4,1 % en 2017, de 1,2 % en 2016, de 4,5 % en 2015, de 2,7 % en 2014 ou encore de 4,5 % en 2013. Cette évolution imprévisible observée depuis une dizaine d’années s’explique principalement par la grande dépendance de l’économie nationale vis-à-vis de l’agriculture, elle-même très fortement corrélée à la pluviométrie.

L’influence du secteur primaire

Ainsi, pour 2018, la DEPF constate pour la deuxième année consécutive une campagne agricole exceptionnelle due à des conditions climatiques très favorables. Elle aurait dégagé une production céréalière d’environ 103 millions de quintaux, soit une augmentation de 7,3 % par rapport à 2017 et un rendement moyen record de 22,9 quintaux par hectare. De même, les cultures maraichères et fruitières, de même que l’élevage, ont connu une évolution très positive.
De leur côté, les activités de la pêche maritime ont enregistré une amélioration de 3 %, après avoir diminué de 8,3 % en 2017. Selon le Haut-Commissariat au Plan (HCP), ce résultat permet au secteur primaire de générer une valeur ajoutée en hausse de 3,8 %, contribuant de 0,5 point à la croissance du PIB en 2018.

Le secteur secondaire moins dynamique

Après une année 2017 particulièrement dynamique, le secteur secondaire n’a progressé que de 2,8 % en 2018. Ce ralentissement est notamment lié aux faibles performances du BTP, dont la croissance n’a été que de 0,9 % en 2018, après une année 2017 déjà difficile (0,7 %). D’après le HCP, « le secteur du bâtiment, avec un stock de produits toujours difficile à liquider, aurait continué d’être freiné par la persistance de plusieurs contraintes liées essentiellement au financement, au foncier et aux coûts élevés de construction. Il aurait ainsi limité l’effet positif de la réalisation de plusieurs projets d’urbanisation et d’infrastructures de base sur l’activité du BTP dans son ensemble ».
Ralentissement également pour le secteur minier qui, après une très bonne année 2017 (+16,5 %), se contente d’une croissance de 5,2 % en 2018. La baisse des exportations des dérivés phosphatés vers l’Amérique latine aurait en effet impacté les ventes de phosphate brut.

Le tertiaire toujours performant

Enfin, le secteur tertiaire continue sa progression avec une augmentation de 3 % en 2018, au lieu de 2,7 % en 2017. Si les services rendus aux entreprises et les services financiers et sociaux ont perdu de leur dynamisme, les activités commerciales, les transports, les télécommunications et le tourisme ont largement contribué à cette amélioration.
Pour la DEPF, « le dynamisme observé au niveau de plusieurs secteurs d’activité a été rendu possible grâce à la vitalité des dépenses des ménages, dans un contexte marqué par une inflation maitrisée, une situation sur le marché du travail en amélioration et une bonne tenue des crédits à la consommation ».

Nette hausse des IDE

Cette tendance traduit également l’orientation positive des dépenses d’investissement, en lien avec le dynamisme des importations de biens d’équipement, la hausse des crédits à l’équipement et le rebond exceptionnel des recettes des Investissements Directs Étrangers (IDE). En effet, l’Office des Changes a déclaré que le flux des IDE au Maroc s’est établi à 33,5 milliards de dirhams en 2018, représentant une augmentation de 28,6 % par rapport à 2017.

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Source : Direction des Études et des Prévisions Financières – Ministère de l’Économie et des Finances

Contexte international contrasté

Plus généralement, l’évolution de l’économie nationale en 2018 s’est opérée dans un contexte international certes favorable, mais confronté à d’importantes incertitudes : les tensions commerciales et les difficultés géopolitiques perturbent les échanges et impactent le niveau de l’investissement et de la demande. Dans ces conditions, la croissance du commerce mondial s’établit à 3,8 % en 2018, alors qu’elle était de 5,4 % en 2017. De même, selon la Banque mondiale, la croissance économique internationale poursuit son ralentissement, passant de 3,7 % en 2017 à 3,6 % en 2018.

L’Union européenne, principal partenaire du Maroc, connaît également une dégradation du climat des affaires. Les négociations autour du Brexit, la montée des tensions sociales en France et l’incertitude budgétaire dans certains états suscitent des inquiétudes. De plus, plusieurs pays de la zone euro sont pénalisés par le niveau de leur dette publique ainsi que par la baisse de leurs exportations. Dans ce contexte, la croissance de la zone ralentit à 1,9 %, contre 2,5 % en 2017.

Évolution des importations et des exportations en volume

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Source : Haut-Commissariat au Plan

 

Ralentissement de la demande extérieure

En conséquence, la demande mondiale adressée au Maroc est en perte de vitesse. Elle s’améliore de 3,7 % en 2018, alors qu’elle avait augmenté de 5 % l’année précédente. Plus inquiétant encore, cette faible hausse ne permet pas de compenser, comme l’explique la DEPF, « l’aggravation du déficit commercial, en raison du renchérissement de la facture énergétique et de la progression soutenue des importations de biens finis de consommation. Compte-tenu de ces évolutions, les Réserves Internationales Nettes représentent, actuellement, l’équivalent de 5 mois d’importation de biens et services. » Ainsi, en 2018, les exportations et les importations ont respectivement augmenté de 4,9 % et de 6,1 %. En 2017, au contraire, les exportations s’étaient accrues de 10,9 % tandis que les importations avaient grimpé de 7,4 %. En définitive, le déficit de la balance commerciale s’est aggravé pour atteindre 18,3 % du PIB, au lieu de 17,8 % en 2017.
Évolution des importations et des exportations en volume

Une croissance tirée par la demande intérieure

Comme le démontre le HCP, la demande extérieure nette contribue négativement à la croissance économique du pays (-1 point de croissance) et c’est bien la croissance intérieure, en hausse de 3,6 %, qui demeure toujours au cœur du modèle marocain (+4 points de croissance) en 2018.

Bien qu’en léger ralentissement par rapport aux années précédentes, la consommation des ménages résidents représente le moteur de la croissance nationale : elle s’accroit de 3,4 % en 2018. La consommation des administrations publiques, quant à elle, se serait accélérée en augmentant de 2,2 %, au lieu de 1,5 % en 2017. Au total, la consommation finale nationale, qui représente 70 % de la demande intérieure, aurait progressé de 3,1 % en 2018.

La Formation Brute du Capital Fixe (FBCF), qui avait connu une baisse de 0,8 % en 2017, aurait enregistré un rebond de + 2,9 % en 2018. En prenant en considération la variation de stocks, l’investissement brut aurait affiché un rythme de croissance plus élevé d’environ 4,8 %.

Amélioration des composantes de la demande intérieure

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Source : Haut-Commissariat au Plan

Hausse des besoins de financement

Après plusieurs années d’effort pour atténuer le déficit budgétaire (de 5,1 % du PIB en 2013 à 3,6 % en 2017), celui-ci a connu une légère hausse en 2018 pour atteindre 3,9 % du PIB. Cela s’explique par le ralentissement de la croissance des recettes ordinaires (limitées à 20,7 % du PIB en 2018, alors que la moyenne se situait aux alentours de 22 % entre 2010 et 2017), conjugué à une progression plus marquée des dépenses courantes (notamment liées à l’augmentation des cours des matières premières au niveau mondial, ce qui a généré davantage de dépenses de compensation).

Pour couvrir son besoin de financement, l’État a eu recours aux emprunts. La hausse de la dette du trésor a ainsi atteint 65,8 % du PIB, contre 65,1 % en 2017 et une moyenne de 59,1 % entre 2010 et 2016.

Selon le HCP, dans l’ensemble : « l’économie nationale aurait connu une baisse du taux d’épargne intérieure de 23,1 % du PIB en 2017 à 22,5 % en 2018, en raison d’un rythme de croissance aux prix courants de 5,5 % de la consommation finale nationale, plus élevé que celui de 4,6 % du PIB nominal. Tenant compte de la baisse de la part des revenus nets en provenance du reste du monde par rapport au PIB, de 5,8 % en 2017 à 5,5 % en 2018, l’épargne nationale se serait située à 27,9 % du PIB en 2018, en baisse par rapport au taux de 28,9 % enregistré en 2017. »

Compte tenu d’un niveau d’investissement brut en baisse par rapport au PIB à 32,4 % en 2018, au lieu de 32,7 %, les besoins de financement de l’économie nationale se sont aggravés pour atteindre 4,5 % du PIB en 2018 contre 3,7 % en 2017.

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Source : Haut-Commissariat au Plan

 

Un modèle limité et peu inclusif

Au-delà de ces performances macroéconomiques, les experts constatent depuis plusieurs années des signes d’essoufflement d’un modèle national de développement peu inclusif, dont le moteur reste une demande intérieure difficile à financer. En ce sens, Ahmed Lahlimi Alami, Haut-Commissaire au Plan, rappelait récemment que l’activité économique du pays s’inscrit « dans le cadre d’une croissance économique plutôt faible soumise encore, même avec un degré moindre, aux aléas pluviométriques avec une offre à faible contenu en technologie et en capacité d’exportation, peu créatrice d’emplois qualifiés et peu contributive à la réduction des inégalités sociales et territoriales ».

Dans le sillage du discours de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, appelant à concevoir un nouveau modèle de développement, les économistes du Royaume doivent proposer rapidement les ruptures nécessaires pour permettre un véritable décollage économique du Maroc, répondant notamment aux enjeux sociaux et territoriaux.

 

Thomas Brun

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