Le site d'information de la CFCIM
Mehdi Kettani

Mehdi Kettani, invité de Conjoncture

Date de publication : 16 octobre 2018 Rubrique : Les Invités de Conjoncture

« Le digital fait fondamentalement bouger les lignes »

Entretien avec Mehdi Kettani, Président du Directoire de DXC Technology au Maroc, Président de Maroc Numeric Cluster et Président de la Commission Digital et Technologies de la CGEM.

Conjoncture : À quel niveau se situe aujourd’hui le Maroc en matière de transformation numérique ? Les entreprises, notamment les PME, ont-elles opéré cette évolution ?

Mehdi Kettani : Au Maroc, l’économie digitale est en pleine expansion à tel point qu’il est difficile de recruter. Le digital représente des dizaines de milliers d’emplois en offshore, mais aussi sur le marché marocain.

En effet, non seulement le Maroc se transforme, mais il produit et exporte également beaucoup de digital. D’ailleurs, il en exporte plus qu’il n’en produit pour lui-même.
Sur le marché intérieur, les entreprises évoluent rapidement, car elles y sont obligées. Quel que soit leur secteur d’activité, elles sont confrontées à la concurrence mondiale liée aux nouveaux outils digitaux et aux acteurs internationaux qui viennent s’implanter au Maroc. Il faut savoir que le digital est la première source de productivité et, bien évidemment, les entreprises y ont recours, parfois de manière très simple. Cela peut être par exemple l’utilisation de WhatsApp comme outil collaboratif pour animer un groupe de travail. Cette transformation digitale touche trois environnements : les produits et services de l’entreprise, sa relation avec son écosystème et, enfin, sa gestion propre. Cela concerne non seulement le digital et les technologies de l’information, mais aussi l’électronique, la robotique…

 

Est-ce que l’on peut encore parler d’une « fracture numérique » entre les entreprises ?

Je ne pense pas qu’il soit utile catégoriser les entreprises. Il existe, bien sûr, les « early adopters », les « geeks » qui sont très friands de technologies, ainsi que des entreprises plus traditionnelles qui peuvent y être plus réfractaires. Moins elles seront impactées par la technologie, moins elles seront enclines à les intégrer. Une agence de voyages va naturellement se poser des questions quant à son circuit de vente. Un agriculteur sera peut-être moins touché par internet. La fracture numérique ne se manifeste pas forcément entre les régions – la frontière n’est pas terrestre -, mais elle dépend du besoin. Les entreprises se convertissent au digital parce que leur mode de commercialisation, leur produit ou encore leur gestion changent. Elles subissent alors une pression pour rester compétitives. C’est pourquoi il vaut mieux investir dans le digital en ayant une démarche proactive et structurée, plutôt qu’adopter une approche réactive, qui coûtera plus cher et qui fera perdre des parts de marché le temps de son déploiement. Au niveau du secteur public également, beaucoup de choses se mettent en place. Prenons l’exemple du paiement en ligne de la vignette ou encore celui des télédéclarations fiscales qui ont été un succès.

 

Sur quels sujets travaille actuellement la commission Digital et Technologies de la CGEM ?

Cette commission a vocation à faire en sorte que l’ensemble des secteurs de l’économie marocaine et des entrepreneurs présents dans l’écosystème national puissent utiliser plus facilement le digital et les technologies. Le digital n’est pas une fin en soi, mais doit être intégré à la stratégie des entreprises. Comme le décrit l’OCDE depuis plus de dix ans, « l’innovation doit être au cœur de la stratégie de développement et de la compétitivité des entreprises ». L’important est que les entreprises innovent plus et mieux. Notre objectif est donc de développer l’innovation par le levier du digital et de la technologie. Nous nous sommes ainsi attelés à mettre en place un certain nombre d’actions à travers quatre principaux axes. Le premier consiste à créer les conditions favorisant le développement de l’innovation au sein de l’entreprise, par exemple des lois pour défiscaliser l’innovation et encourager les investissements dans ce domaine. Le deuxième axe d’action c’est de faire en sorte de faire du Maroc une destination « best shore » de l’innovation. Quand entrepreneur s’installe, il doit se sentir serein et être convaincu qu’il bénéficie des meilleures conditions que l’on puisse lui offrir en matière de digital et de technologies. Le troisième axe vise à faciliter au quotidien le digital et les technologies pour les entrepreneurs. Cela revient, par exemple, à améliorer la confiance numérique ou à promouvoir un certain nombre d’outils. La CGEM propose un label, e-thiq@, que nous devons continuer à consolider.

Quatrièmement, nous devons valoriser l’ensemble de la chaine de l’innovation. C’est une bonne chose d’avoir des idées, de les exposer, de les partager… encore faut-il les mettre en œuvre, les traduire en termes de business et faire en sorte que cela produise de la valeur, car c’est ce qui génère de la croissance économique et de l’emploi.

 

Comment favoriser le développement de la culture de l’innovation au Maroc ?

Au Maroc, tant qu’il sera plus facile d’importer des biens que de les fabriquer sur place, nous aurons du mal à innover. Si l’on veut encourager l’innovation, il faut simplifier la vie des personnes qui innovent et laisser s’installer des barrières non tarifaires à l’entrée du marché marocain. Produire localement doit devenir moins contraignant et revenir moins qu’importer. Il est également essentiel de renforcer la capacité d’innovation en défiscalisant, mais aussi en favorisant l’instauration d’un écosystème efficace, incluant toute la chaine de valeur, de l’idée à l’industrialisation. Beaucoup d’incubateurs ont déjà vu le jour au Maroc et cela doit continuer.

 

Comment se porte actuellement le secteur de l’offshoring ?

À mon sens, l’offshoring se porte si bien que nous avons du mal à recruter. Néanmoins, il est difficile de trouver des profils qualifiés tels que les ingénieurs ou les techniciens. Tant que nous

s’arriverons pas à mettre en place un système de formation – initiale ou continue – qui soit efficace, nous ne pourrons ni embaucher, ni fidéliser, ni nous développer alors même que le secteur crée des centaines d’emplois par an. Le besoin est important au Maroc, mais aussi en Europe qui, malheureusement, débauche nos talents pour soutenir son expansion rapide dans le domaine de la technologie. Chacun des grands offshorers dépense des millions de dirhams par an pour former ses ressources et les certifier aux standards internationaux, que ce soit sur le volet technique ou en matière de soft-skills.

 

Comment accompagner les entreprises dans leur transformation digitale ?

 

On entend beaucoup de discussions autour de l’intelligence artificielle, du big data, des objets connectés… sans vraiment réaliser quelle est leur utilité et comment cela fonctionne. Tous ces concepts doivent être vulgarisés. Avant de parler de big data, il faut déjà être capable de gérer sa propre data. Cela consiste dans un premier temps à s’approprier et à valoriser les données de son activité et ce n’est que par la suite que l’on pourra instaurer une certaine convergence à travers le « business intelligence » (BI) ou l’« analytic ». En matière de sécurité, certaines entreprises prennent beaucoup de risques avec leurs données. Elles ne les protègent pas et ne les sauvegardent pas, ce qui peut leur coûter très cher. Sans construire pour autant une forteresse autour de soi, au risque de devenir rigide et de brider le fonctionnement de l’entreprise, il est fondamental de sécuriser l’essentiel, dans le cadre d’une démarche d’optimisation. Le potentiel de développement du digital au Maroc est très important et c’est une bonne nouvelle. La mauvaise, c’est que cela crée une pression sur les ressources humaines. Cela peut également avoir certains effets négatifs sur les entreprises qui peuvent ainsi subir de plein fouet la concurrence d’un Uber, d’un Airbnb, ou d’un Alibaba.

Le digital fait fondamentalement bouger les lignes et, pour répondre à cela, les entreprises marocaines doivent apprendre à innover et intégrer dans leur « mindset » le fait que cela est vital pour leur survie.