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Un accélérateur de croissance nommé Maghreb

Date de publication : 3 octobre 2018 Rubrique : Regards d'experts

Amine BouhassanePar Amine Bouhassane, DRH de BOTTICELLI COURTAGE, membre de la Commission Juridique, Fiscale et Sociale de la CFCIM

En 2017, un rapport présenté par Jihad Azour, Directeur du Département Moyen-Orient et Asie centrale du Fonds Monétaire International (FMI) affirmait que l’essor économique de la région MENA ne permet pas de s’attaquer sérieusement au chômage. En effet, seuls des taux de croissance supérieurs à 6 % peuvent favoriser sensiblement l’emploi. Or, nous évoluons depuis plusieurs années sur des tendances comprises entre 3 % et 4 %.

Les réformes structurelles entamées par les pays du Maghreb ont visiblement un impact limité. Il faudrait une « main invisible », un procédé gagnant-gagnant qui se mettrait en place à travers le commerce et le libre-échange. Et si l’Union du Maghreb était la solution ? Le blocage actuel va au-delà d’une simple frontière terrestre : ce sont 2 à 3 % de croissance qui s’envolent chaque année pour chacun des pays maghrébins sans parler des frustrations et des messages haineux qui se multiplient sur les réseaux sociaux, rendant chaque jour un peu plus difficile la perspective de voir se réaliser le projet d’une intégration régionale. Le 60anniversaire de la Déclaration de Tanger est l’occasion de faire preuve de pragmatisme et de nous poser la question suivante : quelles sont les retombées d’une ouverture des frontières sur un plan économique et sociétal ? Contrairement aux pays d’Europe, l’Algérie, le Maroc et la Tunisie partagent les mêmes socles linguistique, religieux et culturel et sont complémentaires dans plusieurs secteurs économiques.

UMA : Utopie du Maghreb Arabe ?

L’Union du Maghreb Arabe (UMA) en 1989 a vite tourné à la désillusion. Cependant, plusieurs évènements riches en enseignements se sont déroulés depuis. Les révolutions arabes de 2011 et les crises financières en Europe ont respectivement mis en exergue l’impact du chômage chez les jeunes, ainsi que la fragilité engendrée par le fait de ne compter que sur le partenaire européen. La situation actuelle inflige à chaque pays un manque à gagner de 2 milliards de dollars par an. Alors que le Mexique attire 26 milliards de dollars par an, dont la moitié en provenance des États-Unis, le Maghreb ne capte que 0.5 % des investissements européens.

Autre chiffre significatif, celui des échanges entre les États du Maghreb qui ne dépassent pas les 5 %  de la totalité des flux commerciaux contre près de 21 % pour l’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) ou encore 19 % pour le Marché Commun du Sud (MERCOSUR) pour la zone de l’Amérique latine. Pis, la contribution du commerce intra-maghrébin dans le PIB de la région s’élevait à peine à 2 % en 2015 et tout laisse penser que ce chiffre n’a pas évolué de manière significative durant ces trois dernières années.

Quels sont les obstacles à cette union ?

Faire de la diplomatie le seul point de blocage de cette union est très réducteur. En effet, il existe plusieurs facteurs qui empêchent l’UMA de dévoiler tout son potentiel. L’absence de politique économique commune entre ses pays membres a pour conséquence le maintien de barèmes tarifaires qui représentent un véritable obstacle à l’intégration commerciale. Paradoxalement, les droits de douane sont plus élevés entre les pays de la zone Maghreb qu’entre ces derniers et les États de l’UE. En matière juridique et fiscale, le classement de Doing Businessn’est pas très optimiste. Pour rappel, ce classement mesure la réglementation des affaires et son application effective dans 190 économies en évaluant notamment dans quelles conditions les PME peuvent lancer leurs activités, avoir accès à l’électricité, au crédit ou encore s’acquitter de leurs impôts.

En 2017, en ce qui concerne la création d’entreprise, l’Algérie occupait la 142eposition sur 190 pays, loin derrière le Maroc (40e) et la Tunisie (103e). Dans le domaine fiscal et spécifiquement celui du paiement des impôts, l’Algérie arrive à la 155eplace tandis que le Maroc se situe au 41erang et la Tunisie au 106e.

 

De fortes disparités entre les pays

Une enquête du Bureau des Investissements (Département d’État américain) parue en août 2016 avait pointé du doigt l’existence en Algérie d’un « climat des affaires difficile» et d’un « cadre réglementaire incompatible ». Contrairement au Maroc où la création d’une entreprise peut se faire sans une majorité nationale dans le capital, en Algérie, la loi 49/51 relative aux investissements étrangers exige que 51 % du capital soit détenu par un partenaire algérien. Ces lourdeurs bureaucratiques et protectionnistes freinent les investissements étrangers en provenance du Maghreb ou d’ailleurs.

Dès lors, l’absence de politique commune est une antinomie économique qui non seulement empêche des rapprochements d’affaires, mais limite également les rentrées fiscales au profit du secteur de l’informel, dont le volume de transactions annuel en Algérie est estimé à 600 millions de dollars (457 millions d’euros).

 

+2 points de croissance en travaillant ensemble

 

Une véritable politique commune, fondée sur une stratégie de partenariat et non de compétition féroce, faciliterait des échanges basés sur la complémentarité du commerce. Avec un marché élargi à 90 millions de consommateurs et un cadre législatif favorable, les entreprises de la région créeraient davantage d’emplois. La concurrence stimulerait les départements R&D et les investissements étrangers viendraient s’ajouter aux mouvements de capitaux en direction et à partir des pays du Maghreb.

Prenons comme exemple les trois domaines suivants : les infrastructures, l’agroalimentaire et l’énergie. Dans le premier secteur, celui des infrastructures, notamment portuaires, le Maroc a développé de nombreuses zones franches (Tanger et Kénitra). Les acteurs économiques qui s’y installent bénéficient d’une exonération de l’impôt sur les sociétés pour une durée de cinq ans et d’un rapatriement simplifié des capitaux lorsqu’ils sont étrangers. Une ouverture des frontières écourterait le délai de retour sur investissement de ces projets et inspirerait les pays voisins à déployer de telles infrastructures.

 

En ce qui concerne le deuxième domaine, l’Algérie est l’un des principaux pays importateurs de produits agroalimentaires. Au lieu de se fournir en Europe ou en Amérique du Nord, elle pourrait encourager la production de son voisin marocain. Ce qui aurait pour conséquence une diminution des délais et des coûts de transport ainsi qu’un transfert des compétences grâce aux investissements opérés en amont.

 

Enfin, en matière d’énergie, au-delà d’un approvisionnement à prix préférentiel auprès de son voisin algérien, le Maroc pourrait voir son entreprise phare, l’Office Chérifien des Phosphates (OCP) prendre une nouvelle dimension. En effet, un partenariat entre l’OCP et la société algérienne Sonatrach, poids lourds dans le secteur des hydrocarbures, donnerait naissance à une industrie pétrochimique puissante et valorisée. Tous deux pourraient « devenir un leader mondial dans le domaine de la production des engrais phosphatés » d’après Francis Ghilès, chercheur au Centre de Barcelone pour les Affaires Internationales(CIDOB).

Ce rapprochement aboutirait à un véritable écosystème avec des sous-traitants, des investisseurs, des établissements de formation… et surtout des emplois. In fine, ce sont d’importantes retombées fiscales qui pourront être générées pour l’ensemble des pays du Maghreb. Quel beau projet lorsqu’on sait que la population planétaire passera de 7 milliards à 9 milliards en 2040 et qu’elle coïnciderait avec une augmentation des classes moyennes dans la zone BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine), réel moteur de croissance économique.

De plus, les États du Maghreb pourraient allouer une partie du budget colossal consacré à la défense à certains postes plus « durables » (éducation, insertion des personnes en situation de handicap,  accès à la santé, monde rural, énergies renouvelables…). Enfin, le Maghreb Uni serait plus fort lors des négociations avec les partenaires extérieurs (UE, USA…) et obtiendrait des termes plus avantageux.

 

Du côté des acteurs non institutionnels

Des acteurs non institutionnels ont tenté de montrer la voie aux « politiques » en 2007 et ont créé l’Union Maghrébine des Employeurs (UME). L’initiative mérite d’être encouragée et soutenue. Les Chambres de Commerce et d’Industrie Françaises à l’International (CCIFI) installées dans ces trois pays pourraient avoir un impact positif grâce à leur réseau élargi d’entreprises. Ces dernières permettraient une connexion intra-méditerranée. Rappelons que la construction de l’Europe s’était formée à partir de la Communauté Économique du Charbon et de l’Acier (CECA) en 1952 au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

Et si le sport était l’élément déclencheur ? 

Après le soutien de l’Algérie à la candidature du Maroc pour l’organisation de la Coupe du Monde de football de 2026, les relations entre le Maroc et l’Algérie se sont améliorées. Le choix du Maroc de s’associer avec les pays ibériques pour la Coupe du monde en 2030 n’altère en rien la nécessité d’une candidature maghrébine commune pour peser sur la scène internationale. La préparation conjointe d’une compétition d’envergure à l’échelle mondiale permettrait de générer des effets multiplicateurs grâce à libre circulation, l’accélération de l’économie et le rapprochement des populations dont 43 % (les moins de 25 ans) n’ont jamais connu l’ouverture des frontières.

Pour conclure, ce n’est en aucune façon le déficit des arguments économiques qui nous empêchent de nous unir. Ce qu’il nous faut, c’est faire preuve d’un peu de courage politique. Et l’heure est venue d’en avoir !