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Engagement RSE, au-delà des labels et des certifications

Date de publication : 18 septembre 2018 Rubrique : Zoom

Omar Benaicha

« L’engagement RSE ne se réduit pas à des labels ou des certifications »

Entretien avec Omar Benaicha, Directeur Afrique du Bureau Veritas et 1er Vice-Président de l’Observatoire de la RSE au Maroc

 

Conjoncture : Qu’est-ce que l’ORSEM (Observatoire de la RSE au Maroc) et quel est son rôle ?

Omar Benaicha : L’ORSEM est un observatoire indépendant créé en 2017 et qui a pour objectif d’informer le public sur ce qui se passe au Maroc en matière de RSE. Son rôle est également d’analyser les pratiques en la matière pour produire des études et proposer des recommandations aux acteurs afin de promouvoir cet engagement. Nous avons, par exemple, organisé une première table ronde au mois d’avril dernier, pour échanger sur les pratiques des entreprises au Maroc.

Comment est perçue la RSE au Maroc ?

Aujourd’hui, pour beaucoup de gens, l’engagement en matière de RSE se réduit à des reconnaissances, telles que des labels ou des certifications. Pourtant, de nombreuses entreprises font de belles choses et se mobilisent sans forcément avoir de démarche RSE formalisée. Nous constatons également des disparités selon les secteurs, certains étant nettement plus avancés que d’autres. Il faut donc faire preuve de beaucoup de pédagogie pour expliquer et partager les bonnes pratiques. C’est l’un des défis de l’Observatoire que de produire de la connaissance spécifique au Maroc sur ces sujets. Puis, l’étape suivante sera de pouvoir développer un instrument de mesure de la RSE dans le pays.

Sachant la diversité des pratiques et des enjeux, comment peut-on mesurer la RSE ?

Nous sommes justement en train de réfléchir avec les universitaires qui font partie de l’Observatoire, à la meilleure manière de créer un baromètre qui pourrait être publié chaque année. C’est difficile, car on ne peut pas mesurer la RSE de la même manière dans toutes les entreprises, dans tous les secteurs et dans tous les pays. Il est également compliqué de distribuer des notes. Chaque entreprise a une démarche RSE qui lui est propre et il n’y a pas de standardisation. On parle plutôt d’évaluation. D’ailleurs, l’ISO 26 000 n’est pas une norme certifiable, parce que nous ne pouvons pas nous placer dans une logique de conformité. Notre baromètre devra donc être quantitatif et qualitatif pour évaluer les pratiques des entreprises.

Pourquoi la norme ISO 26 000 n’est-elle pas certifiable ?

Il faut rappeler que cette norme a été adoptée par l’ISO à la demande d’un collectif de consommateurs. Plus de  1 200 experts internationaux ont alors travaillé sur le sujet avec de nombreux débats pour élaborer une norme qui convienne à tous les pays. Dans ces conditions, il était impossible d’opter pour une norme internationale qui pourrait désigner les entreprises sociétalement responsables ou non ! Le compromis a donc été trouvé autour d’une norme qui ne se prête pas à la certification.

Dans ce cas, quel est l’intérêt de cette norme pour les entreprises ?

L’ISO 26 000 n’est pas une norme d’exigences qui édicte comment l’entreprise doit se comporter, mais plutôt un guide. Ce n’est pas un cahier des charges, contrairement à une norme comme l’ISO 9001 qui a des exigences claires et précises. L’ISO 26 000 apporte surtout un cadre de mise en œuvre de la RSE qui en manquait jusqu’alors puisque chacun avait tendance à y intégrer ce qu’il voulait. Les organisations disposent désormais d’un canevas incluant 7 axes incontournables et 37 domaines d’action pour déployer leur démarche RSE.

Comment piloter la démarche RSE dans l’entreprise ?

C’est une question fondamentale pour l’équilibre de la démarche. D’après mon expérience, dans les grandes entreprises, lorsque la RSE dépend du DRH, elle est essentiellement sociale et se traduit par beaucoup d’actions construites autour des employés.
De même, quand elle relève du service communication, la RSE est souvent liée au mécénat et devient un outil marketing. La meilleure solution, pour bien l’intégrer, est de créer une Direction RSE membre du Comité de Direction. Mais ce n’est évidemment pas une garantie de réussite. Quant aux PME, c’est plutôt le dirigeant qui oriente la RSE selon sa propre sensibilité.

Comment une entreprise doit-elle définir ses priorités de RSE parmi tous les axes et domaines d’actions ?

Deux éléments sont à considérer pour hiérarchiser les priorités : les enjeux stratégiques de l’entreprise et les parties prenantes. Il faut donc s’interroger sur les enjeux liés aux domaines de la RSE (social, environnemental et économique),
tout en impliquant les parties prenantes internes et externes dans la construction de la démarche. D’ailleurs, l’ISO 26 000 recommande fortement de dialoguer avec les parties prenantes, au-delà d’une simple écoute. Il s’agit alors de définir ses priorités en croisant les enjeux avec les attentes des parties prenantes. C’est ce que l’on appelle l’analyse de la matérialité.

Quels sont les opportunités et les freins pour le développement de la RSE au Maroc ?

Au niveau mondial, nous avons identifié deux grands modèles de diffusion. D’une part, la RSE explicite, comme notamment en Amérique du Nord, implique des entreprises leaders qui montrent l’exemple, sans réelles contraintes institutionnelles. D’autre part, la RSE implicite, qui existe surtout en Europe, suppose des institutions fortes, beaucoup de réglementations et d’incitations qui amènent les entreprises à s’engager.

Au Maroc, nous nous situons entre les deux : il existe des institutions très fortes et des réglementations lourdes, mais peu respectées, ainsi que de grandes entreprises qui s’engagent au-delà de la loi, sous l’impulsion de leur dirigeant ou par mimétisme au sein de leur secteur. Par exemple, l’Association Professionnelle des Cimentiers coordonne l’engagement des entreprises de son secteur.

En l’absence d’institutions de promotion et de régulation actives, efficaces et dotées de suffisamment de moyens – citons le Conseil de la Concurrence, l’Instance Centrale de Prévention de la Corruption, l’Inspection du Travail ou encore des associations professionnelles fortes – la RSE n’est pas favorisée et les bonnes pratiques ne sont pas encouragées. Le modèle explicite de diffusion fait très vite face à la limite des moyens de l’entreprise et aux freins institutionnels et il est dommage de constater que l’institutionnalisation de la RSE s’en trouve affectée malgré l’existence de nombreuses institutions.

 

Propos recueillis par Thomas Brun