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Asmâa Morine Azzouzi, invitée de Conjoncture

Date de publication : 17 juillet 2018 Rubrique : Les Invités de Conjoncture

« Encourageons le leadership économique des femmes ! »

Asmâa Morine Azzouzi, Chef d’entreprise, Experte en intelligence économique


Conjoncture : Quel est l’état des lieux en ce qui concerne la place de la femme dans le monde professionnel au Maroc ?

Asmâa Morine Azzouzi : En général, le constat que l’on fait de l’état de l’activité économique de la femme au Maroc n’est pas très reluisant pour la simple raison que nous avons un taux d’employabilité féminin qui est l’un des plus bas au monde et qui ne dépasse pas les 26 %. Selon les chiffres du Haut-Commissariat au Plan (HCP), ce taux est même en train de baisser depuis les 10 dernières années.

Au cours de cette période, le taux d’entreprises créées par les femmes a stagné à environ 10 %. Je parle ici de l’entreprenariat officiel qui concerne les sociétés structurées et déclarées. On relève également des différences entre les régions : les entreprises féminines se concentrent sur l’axe Casablanca-Rabat et beaucoup moins au niveau de l’Oriental et du Sud.

La 2e catégorie d’entreprises regroupe les auto-entrepreneurs. Ce statut qui a vu le jour il y a deux ans, a apporté son lot de bonnes surprises, en ce sens où le taux de femmes qui se sont immatriculées sous ce régime a atteint 40 % et voire 45 %. Cela est rassurant quant à l’aptitude et à la volonté de la femme à entreprendre.

Ce succès s’explique par sa facilité d’accès et son côté pratique : il suffit d’une simple inscription auprès d’un bureau de poste. La comptabilité est également très légère puisque l’on est taxé au forfait. Enfin, les femmes peuvent travailler de chez elles et ainsi mieux conjuguer vie professionnelle et vie familiale.

Ce phénomène met aussi en lumière une problématique qui est le manque de structures d’accueil pour la petite enfance. En effet, il n’existe pas de crèches publiques ni communales et très peu d’employeurs en proposent. C’est pourquoi la femme, par manque de moyens, fait parfois le choix de rester chez elle le temps d’élever ses enfants. Cette période est fatale pour de nombreuses carrières.

Autre problème, les femmes se dirigent généralement vers les activités qui ne sont pas capitalistiques, par exemple les services, qui ne demandent pas de gros investissements. D’ailleurs, soulignons à ce sujet que plus de 70 % des femmes chefs d’entreprises opèrent dans les services et que très peu osent s’orienter vers l’industrie, le BTP, etc.

On peut considérer que la femme n’aime pas le risque, mais au-delà de cela, il est difficile pour elle d’obtenir des crédits, car elle n’a généralement pas de bien à hypothéquer et les banques ne prêtent que contre des garanties réelles. C’est un cercle vicieux.

Le 3e type d’entreprenariat, c’est l’informel. Ces femmes vont même pouvoir faire appel au microcrédit, car il n’est pas nécessaire d’avoir une structure pour bénéficier d’un prêt. Selon les statistiques organismes de microcrédit, le taux de crédits accordés à des femmes est de 55 %.

Cet entreprenariat informel représente surtout une économie de survie ne pouvant pas générer de la croissance ni offrir une protection pérenne. Dans cette catégorie, on retrouve beaucoup de femmes chefs de famille.

Donc, il reste encore beaucoup à faire pour essayer de sortir de plus en plus de femmes de l’informel. Le statut d’auto-entrepreneur a déjà représenté une avancée et bientôt il offrira également la couverture médicale.

Vous avez été à la tête de l’AFEM pendant trois ans, quelles sont les actions menées en vue de remédier à cette situation ?

L’AFEM est structurée de la manière suivante : l’association regroupe le réseau de femmes chefs d’entreprise ainsi que le réseau Maroc Premières fort de sept incubateurs implantés à travers le Royaume. L’un des objectifs de notre action au niveau des incubateurs est, justement, de faire de la sensibilisation auprès des jeunes femmes dans les écoles, les universités et les instituts professionnels.

En parallèle, nous sélectionnons des jeunes femmes porteuses de projets qui bénéficieront d’un accompagnement pendant 18 mois au sein de nos incubateurs avec coaching et formation. Elles ont à leur disposition un plateau de bureaux, une connexion internet… et nous mettons tout œuvre pour qu’elles réussissent le mieux possible le stade de l’incubation.

Au-delà de l’autonomisation financière, j’ai milité et je milite toujours pour que de plus en plus de femmes réussissent par elles-mêmes pour créer un effet d’entraînement. Je crois au pouvoir de l’exemple. D’où notre partenariat avec expertes.ma, la plateforme lancée par 2M, où sont référencées de nombreuses professionnelles. L’objectif de cette initiative est d’encourager les journalistes à faire appel à elles quand ils ont besoin d’une expertise au lieu d’interviewer systématiquement des hommes sous prétexte qu’ils n’ont pas trouvé d’intervenantes femmes.

Quels sont les autres chantiers que vous avez menés par l’AFEM ?
Au sein de l’AFEM nous avons organisé de multiples formations et rencontres pour encourager les femmes à s’ouvrir davantage à la digitalisation qui les aidera à accéder plus facilement aux marchés étrangers. Il s’agit de l’une des pistes pour permettre aux femmes de monter en compétence, en passant du stade de TPE à celui de PME ou en explorant de nouveaux créneaux et de nouveaux marchés.

Nous avons par ailleurs signé des conventions avec des organismes tels que Maroc PME, la GIZ ou encore le Club de BMCE bank of Africa pour mettre à disposition de nos membres des expertises et formations pour les aider par exemple à défendre leur dossier de financement.

Le réseau de l’AFEM est ancien, mais c’est aussi un réseau qui a sa voix, puisque l’association siège au niveau du Conseil d’Administration de la CGEM. Cela nous donne la légitimité pour être le porte-drapeau de l’entreprenariat féminin au Maroc. L’évènement que nous organisons, le South Economic Women Initiative bénéficie à présent du Haut Patronage de Sa Majesté le Roi. La dernière édition a été un grand succès, car nous avons reçu près de 400 participantes venues du monde entier et notamment une cinquantaine de femmes chefs d’entreprises issues de la diaspora marocaine. Nous avons assisté à un réel partage d’expérience et beaucoup sont restées en contact encore aujourd’hui.

Quel bilan dressez-vous à l’issue de votre mandat et quels sont vos projets ?

Dès le début de mon mandat en 2015, mon premier rendez-vous a été dédié au Ministère de la Famille, de la Solidarité, de l’Égalité et du Développement Social. J’ai demandé dans un courrier que la priorité soit donnée à l’entreprenariat féminin et qu’une stratégie soit mise en place à l’échelle nationale.

Suite à cela, lors du premier discours de politique générale du Gouvernement, l’autonomisation économique des femmes a été érigée en priorité nationale. Ce fut une grande avancée et dans la droite ligne, nous avons signé en 2016 une convention avec le Ministère et l’Agence de Développement Social (ADS) pour l’accompagnement des porteuses de projets et des coopératives féminines sur trois régions : Marrakech, Meknès et Tétouan.

Lors de mon mandat, l’AFEM a été reconnue association d’utilité publique, ce qui lui permettra à l’avenir de bénéficier de dons et d’autres avantages. Pour rappel, l’AFEM est une association qui ne dispose pas de financements publics, mais qui fonctionne grâce au soutien de ses bailleurs de fonds.

Mon engagement pour le leadership économique des femmes ne s’est pas arrêté avec la fin de mon mandat de Présidente de l’AFEM. Bien au contraire, je continuerai à défendre cette cause en tant que membre du Comité des Sages de l’association, mais aussi dans le cadre d’initiatives à l’international. Je vais également me recentrer un peu plus sur mes activités personnelles ainsi que sur mon engagement au niveau du Club d’Intelligence Économique du Maroc, dont je suis la Vice-Présidente. La veille stratégique et l’analyse des opportunités et des risques marché sont un outil qui est très puissant, mais qui est malheureusement très peu utilisé par nos entreprises.

Quels sont les défis restants à relever pour l’AFEM ?

Il y a tout d’abord la question du financement. Le fait que nous ne bénéficions pas de subventions publiques ne nous donne ni la visibilité ni l’assise financière pour permettre de nous projeter dans l’avenir. Il est nécessaire de pérenniser le financement de l’AFEM afin de sortir de la gestion de budget à court terme. Nous devons en outre étoffer le réseau de nos membres et faire face à la concurrence de tous les réseaux virtuels. Un réseau réel tel que celui de l’AFEM apporte beaucoup au niveau qualitatif en termes d’échanges humains.

En ce qui concerne le lobbying, nous ne devons pas relâcher la mobilisation. L’autonomisation économique des femmes est inscrite comme priorité nationale, mais il faut qu’elle le devienne dans les faits. Au niveau des pouvoirs publics, nous devons continuer à militer pour une stratégie nationale de l’entreprenariat féminin, car seul l’État a la force de frappe pour le faire.

 

 

Bio express de Asmâa Morine Azzouzi

  • Titulaire d’un troisième cycle en commerce international et d’un MBA d’intelligence économique et management stratégique à l’EGE Paris
  • 20 ans d’expérience professionnelle dont 15 ans d’entreprenariat.
  • Membre de plusieurs associations professionnelles ou think tank, VP du club d’intelligence économique du Maroc et représentante au Maroc de l’AEGE (alumni de l’École de Guerre Économique Paris)
  • Past Présidente de l’association des Femmes Entrepreneurs du Maroc.