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Boycott : l’émergence du consommateur marocain

Date de publication : 10 juillet 2018 Rubrique : Echos Maroc

Lancé le 20 avril 2018, dans des conditions mystérieuses, un mouvement de boycott d’une ampleur inédite vise trois marques : Les Eaux Minérales d’Oulmès, les stations-essence Afriquia et les produits laitiers de Centrale Danone. Un sondage Sunergia publié fin mai par l’Économiste révélait que 42 % des Marocains pratiquaient le boycott. Si ses initiateurs sont inconnus, ce mouvement exprime un sentiment de « vie chère » pour les consommateurs. Le 26 juin dernier, le PDG de Danone Emmanuel Faber est venu en personne au Maroc pour rencontrer des consommateurs, éleveurs ou encore syndicats et annoncer plusieurs mesures : la vente à prix coûtant du lait pasteurisé « si nous arrivons à trouver un modèle viable », la transparence sur les prix et la qualité, et un nouveau modèle de gestion impliquant le consommateur. Conjoncture a interrogé trois personnalités qualifiées sur ce mouvement de boycott, et notamment le poids pris par le consommateur marocain : le Président du Conseil de la Concurrence Abdelali Benamour, le Président de la Fédération Marocaine des Droits du Consommateur, Bouazza Kherratiet l’économiste Manal El Abboubi. 

Abdelali BENAMOURAbdelali Benamour, Président du Conseil de la Concurrence

« Nous vivons en économie de marché, de surcroît mondialisée. Au Maroc, avec la Loi sur la liberté des prix et de la concurrence, les prix sont libres et déterminés par la loi de l’offre et de la demande. Seulement, il faut que la concurrence puisse jouer. Qui régule la concurrence ? C’est le Conseil de la Concurrence. Cette institution est paralysée depuis maintenant cinq années. Or, si l’institutionnel ne fonctionne pas, l’opinion publique intervient. C’est ce qui est arrivé, parfois à tort, parfois à raison.

Avec un Conseil bloqué, nous craignions qu’il ne se passe quelque chose. Mais je ne m’attendais pas à ce que ce boycott aille aussi loin. Le marché, la loi de l’offre et de la demande, la liberté des prix sont de bonnes choses, mais à condition qu’il n’y ait pas d’entente, ni d’abus de position dominante.

Si le Conseil avait existé, je ne dis pas que nous aurions pu résoudre tous les problèmes, mais nous aurions pu nous saisir d’un ou deux dossiers. Si des dépassements avaient été constatés, le Conseil aurait pris des mesures. »

 

Bouazza KherratiBouazza Kherrati, Président de la Fédération Marocaine des Droits du Consommateur

« Nous avons émis quelques réserves au départ, car nous ne voulons pas tomber dans le piège des querelles politiciennes ou professionnelles. Mais nous avons aussi dit que le boycott est un choix que le consommateur fait sans pression. Il peut utiliser cette arme pour défendre sa liberté de choix et d’information.

Quelles que soient les personnes qui ont lancé ce mouvement de boycott, le terrain était fertile. En tant que pionniers du mouvement consumériste au Maroc, nous avions tiré la sonnette d’alarme : la stabilité sociale est étroitement liée au bien-être du consommateur et celui-ci n’arrive plus à subvenir à ses besoins. Les salaires sont bloqués depuis longtemps, le chômage est galopant… Le gouvernement doit adopter une politique claire de défense des consommateurs.

Le marché est comme un match de football entre les consommateurs et les professionnels. Les deux arbitres sont le Conseil de la Concurrence et le Conseil Supérieur de la Consommation. Aucun des deux n’est actif. C’est donc au Gouvernement d’assumer sa responsabilité et de mettre en place ces instances. »

 

Manal El AbboubiManal El Abboubi, économiste, professeur à l’université Mohammed V de Rabat

« À travers sa stratégie RSE (Responsabilité Sociale des Entreprises), l’entreprise doit dialoguer avec l’ensemble des parties prenantes, dont le consommateur fait partie. Au Maroc, jusqu’à aujourd’hui, le consommateur n’a pas toujours pris de place prépondérante dans les stratégies des entreprises engagées en RSE. Ces dernières se sont plutôt intéressées aux employés (conditions de travail), aux syndicats (dialogue social, concertation, écoconstruction), aux communautés locales, aux enjeux environnementaux…

Cette négligence est notamment liée au fait que le consommateur ne dispose pas vraiment de voix structurée et formalisée et qui soit suffisamment forte pour imposer un dialogue constructif avec les entreprises. Le message d’Emmanuel Faber vient justement instaurer ce dialogue avec les parties prenantes impliquées et influencées par le mouvement du boycott, dont les consommateurs.

Par ailleurs, ce boycott vient rappeler aux entreprises que le consommateur d’aujourd’hui doit être considéré comme un “ConsomActeur 3.0” qui, à travers ses décisions d’achat ou de non-achat, et de l’usage des réseaux sociaux, devient capablede créer (ou non) de la valeur pour l’entreprise. Il est aussien mesure de porter le message de l’entreprise et d’en faire la communication. Il doit donc être abordé en termes de stratégie d’entreprise, et non uniquement via son département marketing. »

 

 

Rémy Pigaglio