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Les ONG, acteurs phares du développement humain au Maroc

Date de publication : 3 juillet 2018 Rubrique : Zoom

La société civile marocaine est devenue au fil des ans un moteur pour le développement local et national, ainsi qu’un espace de plaidoyer. Décryptage.

Au Maroc, on parle de plus en plus du rôle incontournable de la société civile, notamment dans le domaine social. Une société civile qui pallie les insuffisances dans des secteurs aussi variés que l’enfance, la condition féminine, la culture, l’enseignement, la santé ou encore le développement social et économique. La première catégorie d’associations œuvre pour la réduction de la pauvreté et l’amélioration de la qualité de vie des plus démunis. La seconde milite pour la démocratie et utilise pour cela des outils comme le plaidoyer ou le lobbying en vue de changer les lois. Dans sa conception la plus large, la société civile comprend également les associations professionnelles, les structures communautaires, les organismes de microfinance, les syndicats…

Le social en tête

Les chiffres les plus récents sur le secteur associatif ont été publiés en décembre 2014 par le Ministère de l’Intérieur. Selon cette source, le Maroc compterait 116 836 associations, bien au-dessus des 47 000 recensées par le Haut-Commissariat au Plan en 2007. Le Ministère de l’Intérieur précise que ce nombre n’était que de 4 000 au début des années 1990. Cette progression exponentielle s’explique entre autres par le lancement, en 2005, de l’Initiative Nationale pour le Développement Humain (INDH). Dans son étude intitulée « Du mouvement associatif marocain : le récit et le sens », publié par le OCP Policy Center en novembre 2016. Abdellah Saaf décortique encore plus ces données : « La répartition géographique des associations indique une forte concentration dans trois régions. Souss-Massa-Draaâ (19 417), Marrakech-Tensift-Al Haouz (12 209) et le Grand Casablanca (12 148) s’approprient en effet 38 % du tissu associatif. Dans 9 cas sur 10, le tissu associatif est composé d’associations de proximité à rayonnement local. » Dans cette même étude, le chercheur apporte des précisions importantes, liées au genre, mais aussi à l’âge des acteurs associatifs : « La faible présence des femmes s’explique par les résistances au sein même des associations à l’image des partis politiques où la présence féminine avoisine les 16 %. Il est à noter que les jeunes s’engagent de plus en plus dans l’action associative selon les tranches d’âge, les unités dirigées par les 40-50 ans représentent 26,97 %. Quant aux moins de 20 ans, ils ne dépassent pas 0,50 %. » Autre grande conclusion de cette enquête : ce sont les ONG qui œuvrent dans le social qui sont les plus prépondérantes : leur part s’élève à 24 %. Elles sont suivies par celles qui sont spécialisées dans le domaine de l’environnement et du développement durable. Les associations qui militent dans les secteurs de la politique ou des droits de l’homme représenteraient, selon cette même enquête, moins de 1 % à 3 % en fonction des régions.Les rares reconnues d’utilité publique sont au nombre de 202, soit 0,15 % du total.

Un tissu associatif construit en plusieurs phases

La société civile marocaine d’aujourd’hui offre un visage différent par rapport aux années qui ont immédiatement suivi l’indépendance du pays. En fait, on peut distinguer plusieurs étapes qui ont marqué ce secteur. « Dans une première présentation, peuvent être distinguées la période allant de l’indépendance à 1973 (en gros de la Charte Royale des Libertés de 1958 jusqu’aux restrictions de 1973), puis celle allant de 1973 à 1990 (les limitations de nature politique, en dépit de ce que l’on a identifié comme une période de libéralisation, n’ont pas semblé avoir eu beaucoup raison des développements considérables du mouvement associatif), celle s’étendant de 1990 à 2005, soit la date du lancement de l’INDH, période marquée par l’émergence d’un type différent de plaidoyer, l’INDH agit sur le quantitatif, mais aussi sur le qualitatif. 2011, le printemps arabe et ses effets associatifs a constitué un autre tournant, avec des dispositions constitutionnelles spécifiques », peut-on lire dans l’étude de Saaf. Tout le monde s’accorde sur une date : 1983 a marqué le début d’un développement important des associations dans notre pays. Cette année-là coïncide avec l’engagement officiel du Maroc dans le Plan d’Ajustement Structurel fixé par le FMI. De grandes associations régionales affiliées aux autorités ont ainsi été créées (Ribat Al Fath, Grand Atlas…).Ce n’est qu’au cours des années 90 que les premières ONG, telles que nous les connaissons aujourd’hui, ont vu le jour. Et ce, dans des domaines aussi variés que l’intégration des femmes, la santé, le développement rural… C’est également durant cette période que certaines associations œuvrant pour le développement démocratique et les libertés publiques ont commencé à se manifester.

L’effet INDH

Le lancement de l’INDH en mai 2005 marque un tournant dans l’évolution du secteur associatif au Maroc. En fait, l’Initiative telle que définie à l’origine, s’articule autour des trois axes suivants : la réduction des déficits sociaux (en particulier dans les quartiers urbains pauvres et les communes rurales les plus démunies), la promotion des activités génératrices de revenus stables et d’emplois ainsi que l’aide aux personnes en grande vulnérabilité ou à besoins spécifiques. La finalité est donc le développement social ciblant les zones et des catégories les plus défavorisées et tout en privilégiant « l’approche contractuelle et le partenariat avec le tissu associatif et les acteurs du développement local et de proximité. » L’INDH, qui dans un premier temps a touché pas moins de « 360 communes parmi les plus pauvres du monde rural et 250 quartiers pauvres, en milieu urbain et périurbain, médinas anciennes et bidonvilles », a servi de tremplin pour la création de centaines d’ONG et d’associations. En mai dernier, célébrant son 13eanniversaire, l’INDH a publié ses chiffres les récents. On apprend par exemple que depuis son lancement, plus de 37 milliards de dirhams ont été investis dans cette initiative pour 10,4 millions de bénéficiaires et 9 359 activités génératrices de revenus.L’apport de l’INDH s’est traduit entre autres par 1 183 projets d’électrification et d’éclairage, l’acquisition de 1 265 moyens de transport scolaire au profit de 282 779 élèves ainsi que la construction, l’aménagement et l’équipement de 1 618 écoles, collèges et lycées, 1 356 Dar Talib et 563 salles de classe. Bon nombre de ces actions ont été réalisées en partenariat avec des associations.

De plus, le mouvement associatif a su également profiter du financement extérieur à partir de la fin des années 1990. Cette manne a eu un effet de levier sur tout le secteur. Les nombreuses conventions conclues entre les acteurs de la société civile marocaine avec les ONG internationales ont en outre permis un transfert d’expertises, de savoir-faire et de bonnes pratiques. Les associations se sont ainsi professionnalisées et sont devenues leaders dans leurs domaines. Bon nombre d’entre elles fonctionnent aujourd’hui comme des entreprises structurées, avec des salariés aux profils intéressants et spécialisés dans la gestion de projets, les levées de fonds… « Cette quête permanente de financement peut se faire parfois au détriment des valeurs intrinsèques de l’association. Parce qu’à un moment, on pense d’abord à payer des salaires et on oublie pourquoi cette association existe à la base », nous explique cet ancien cadre d’une ONG marocaine qui préfère garder l’anonymat.

2011 est également une date charnière dans l’histoire du mouvement associatif. La Constitution a prévu plusieurs dispositions relatives à la société civile notamment la pétition et « la possibilité de présenter des propositions au Parlement, au gouvernement ainsi qu’à d’autres établissements publics ». À cela s’ajoute la création au sein du Ministère Chargé des Relations avec le Parlement et la Société Civile, d’une direction dédiée aux associations. Enfin, internet et les réseaux sociaux qui ont impulsé une dynamique nouvelle et ont favorisé le lancement rapide d’initiatives citoyennes à l’attention des populations les plus précaires, sans que cela soit systématiquement encadré par une forme juridique.

Ce qui est certain, c’est que le secteur associatif a réussi à faire avancer le Maroc. Dans le registre du plaidoyer, des progrès incontestables ont été enregistrés en matière de droits de l’homme, de droits des femmes, de la gouvernance ou encore des droits politiques, sociaux et culturels. La situation des personnes en situation de handicap, des mères célibataires, des migrants n’aurait jamais pu autant s’améliorer sans l’implication des associations qui sont devenues au fil des ans, des références dans leur domaine. Ces ONG ont développé un savoir-faire et des bonnes pratiques pouvant constituer une source d’inspiration pour l’élaboration des politiques publiques.

Hicham Houdaifa