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Solidaire

L’économie sociale et solidaire : la troisième voie ?

Date de publication : 30 mai 2018 Rubrique : Zoom

Coopératives, mutuelles, associations, mais également entreprises sociales… l’économie sociale et solidaire (ESS) peut prendre de nombreuses formes. Elle vise à entreprendre autrement à travers des initiatives économiques à caractère social. Un projet de la vision stratégique de développement de l’ESS à l’horizon 2028 est en cours d’élaboration.

Au Maroc, on parle de plus en plus de l’émergence d’une économie, ni publique, ni privée, un modèle qui repose sur des structures entrepreneuriales, non pas des SA SA, ni des SARL, mais plutôt des coopératives, des mutuelles et des associations. Mais, qu’est-ce que l’économie sociale et solidaire ? Il s’agit tout d’abord d’une économie de proximité, créatrice d’emplois, de développement local, de cohésion sociale et de revenus.

Ensuite, cette économie est dite sociale, car elle se doit de proposer une réponse à certains besoins non satisfaits des populations. Cela peut concerner les entreprises d’insertion, de services ou encore de microcrédits qui créent ainsi des filets sociaux à destination des plus marginalisés, mais aussi les initiatives visantà améliorer l’accès aux services de base ou à l’emploi.

Enfin, on parle d’économie solidaire parce qu’elle nécessite une mobilisation des acteurs et qu’elle repose sur une représentation directe, une mutualisation des moyens et des risques pour l’intérêt général.

Coopératives, associations et mutuelles

Au Maroc, l’économie sociale et solidaire a toujours existé , sous des formes traditionnelles. Le nom différait d’une région à l’autre, mais la pratique était la même : un mode de participation collective dans la gestion des biens (voir encadré). Aujourd’hui, plusieurs secteurs sont couverts par ces organisations : l’agriculture, l’artisanat, le logement, le tourisme, l’exploitation forestière, les services financiers, la santé et les services sociaux, l’intégration à l’emploi, l’éducation, les activités culturelles… L’économie sociale et solidaire concerne également des secteurs liés à l’économie informelle mobilisant une population précarisée : petits métiers, auto emplois, petits producteurs… Cette tranche représente une partmajeure de l’économie nationale.

Les coopératives constituentla plus importantecomposante de l’ESS. Selon le réseau REMESS, en 2011, le Maroc comptabilisait 47 365 organisations d’économie sociale, soit environ 3 % de la population active. Ces acteurs opèrent dans trois principaux secteurs : l’agriculture (production laitière, culture de céréales, apiculture, maraichage, oléiculture, aviculture, élevage, mutualisation de l’usage de matériel agricole…), l’artisanat (tapis, broderie et couture, menuiserie, poterie, ferronnerie…) et l’habitat.

Ces dernières années, les produits du terroir (huile d’argan, miel, plantes médicinales et aromatiques…) ont connu une importante  expansion. Selon l’étude du Conseil Économique, Social et Environnemental (CESE), reprenant les chiffres de l’Office de Développement de la Coopération (ODCo) : « la grandeprédominance du secteuragricole qui est passé de 62 % en 2005 à 66,4 % en 2013, suivi de l’artisanat avec une montée de 11,6 % à 14,19 % et de l’habitat qui a enregistré une très lente évolution et une descente de 17,3 % à 9,2 %. » On remarque également la forte présence des femmes, surtout pour les coopératives installées dans le milieu rural.

L’autre acteur majeur de l’ESS, ce sont les associations qui occupent une place de plus en plus, surtout après le déploiement du dispositif de l’INDH. Depuis 2005, beaucoup d’ONG se sont spécialisées dans les activités génératrices de revenus, de financement de projets, de développement local ou portent même des projets à caractère social. De par leur proximité avec les populations et leur présence effective sur le terrain, les associations participent activement à cette économie.

Enfin, il existe les mutuelles communautaires qui jouent un rôle important en termes de couverture sanitaire.

Des défis majeurs

Plusieurs institutions marocaines ont diagnostiqué les failles de cette économie ainsi que les défis auxquels elle doit faire face. L’objectif étant de rendre cette économie plus efficace et plus inclusive. Dans son rapport de 2015 intitulé « L’économie sociale et solidaire, un levier pour une croissance inclusive », le CESE évoque ces entraves. Par rapport aux coopératives, il souligne que « le développement du secteur coopératif fait face à de nombreuses contraintes d’ordre juridique, institutionnel et socioéconomique. Outre ce faible taux d’encadrement institutionnel, ce secteur doit faire face à des difficultés d’accès au financement et à l’absence de couverture sociale pour les adhérents. Il en résulte que la contribution des coopératives au PIB se limite à 1,5 % et que la création d’emplois salariés y reste faible. » Quant aux mutuelles, « elles ont pu être critiquées pour la faible qualité de services rendus aux bénéficiaires, leur défaut de gouvernance, la défaillance des dispositifs de contrôle interne et externe et l’absence d’appui institutionnel à cause en particulier du gel dès l’origine du Conseil Supérieur de la Mutualité. » Enfin, pour ce qui est du secteur associatif, les experts du CESE concluent que pour ces associations,« l’accès au financement public et communal comme à celui des bailleurs de fonds et des ONG internationales reste très difficile. Huit associations sur dix déclarent souffrir d’entraves d’accès aux aides financières issues de ces parties. »

Que faire alors pour développer et renforcer cette économie ? Selon le CESE, il faut commencer par « adopter un cadre législatif dédié permettant au Maroc de participer au mouvement mondial de reconnaissance accrue du secteur de l’ESS », puis« améliorer la gouvernance du secteur de l’économie sociale et solidaire et de l’inscrire dans la régionalisation avancée. »

Différents acteurs de l’ESS constatent l’absence de coordination entre les intervenants opérant sur ce secteur. Car, en plus du Ministère de tutelle, il existe d’autres organismes, notamment publics. C’est le cas de l’Office de Développement de la Coopération (ODCo), de l’Agence de Développement Social (ADS), des marchés solidaires de la Fondation Mohammed V, du Réseau Marocain de l’Économie Sociale et Solidaire ou encore des associations de la microfinance (voir encadré). Pour sa part, le CESE prône « la réforme et la fusion de plusieurs organismes publics tels que l’ODCo, l’ADS ainsi que Maroc Taswiq au sein d’une nouvelle Instance Nationale de promotion de l’ESS » et que « les prérogatives des départements étatiques en matière d’économie sociale et solidaire devront égalementêtre adossées à cette nouvelle instance. »

Par ailleurs, on assiste à l’émergence au Maroc de l’entreprenariat social. Des jeunes, convaincus de l’importance de l’impact social et environnemental, développent des projets lucratifs, dotés d’un modèle économique durable, mais qui servent  aussila communauté. A Casablanca et à Rabat, des incubateurs sont créés afin d’aider ces entrepreneurs sociaux à passer de l’idée à la concrétisation. Ces dernières années ont vu le lancement de labels solidaires et d’autres initiatives fondées sur des valeurs d’entraide et d’éthique.

La solution par l’entreprenariat social ?

Là aussi, tout reste à faire : le statut de l’entreprise sociale tarde à voir le jour. Le financement pose également problème. « Nous avons tout à gagner à évoluer vers l’entreprenariat social. On pourra dès lors réinventer notre artisanat et nos produits de terroir. Ce qui ouvrira bien de perspectives à nos coopératives par exemple », explique Meryem Kabbaj, Doctorante et spécialiste de l’entreprenariat social. Même son de cloche au Centre Mohammed VI de Soutien à la Microfinance Solidaire : « L’inclusion des jeunes dans le marché de travail à travers la création de microentreprises à caractère social et solidaire est une priorité. Mais, la problématique actuelle est le financement de la création. On peut penser par exemple à un apport de l’État sous la forme d’un fonds de garantie pour soutenir ces créations », conclut Az El Arab Alami Ouazzani, Directeur du Centre.

 

Hicham Houdaifa

 Ils font l’économie sociale et solidaire

  • L’Office de Développement de la Coopération (ODCo)a été créé en 1962 sous l’appellation Bureau du Développement de la Coopération avant de devenir ODCo en 1975. Cet établissement public est chargé de promouvoir l’action coopérative et d’appuyer les coopératives en matière d’assistance juridique, de gestion, de miseà niveau et de commercialisation. Il est ainsi l’organe de déploiement de la politique gouvernementale dans le domaine des coopératives, à l’exception de celles entrant dans le cadre de la réforme agraire. Parmi ses missions, l’instruction des demandes de constitution des coopératives, la formation ou encore l’assistance juridique.
  • L’Agence de Développement Social (ADS)a été créée en 1999. Il s’agit d’un établissement dédié à la résorption de la pauvreté et à la promotion du développement social au Maroc. Son intervention porte sur la consolidation du capital humain et social par des actions visant au renforcement des capacités des acteurs locaux, à la promotion et au développement des activités génératrices de revenus et d’emploi ainsi quer l’amélioration des conditions de vie des populations ciblées en milieux urbain et rural.
  • Le Réseau Marocain de l’Économie Sociale et Solidaire (REMESS) a été créé en février 2006 à partir d’un groupement de 24 associations agissant dans le domaine de l’économie sociale et solidaire. Le REMESS se donne comme objectifs de développer le commerce équitable, de promouvoir la finance solidaire, de développer le tourisme durable et de répandre les valeurs et les principes de l’économie sociale et solidaire.
  • Maroc Taswiq, anciennement nommé Office de commercialisation et d’exportation se positionne en tant qu’agrégateur des petits et moyens producteurs. L’organisme participe à l’ouverture de magasins solidaires dans le cadre de partenariats public/privé.

 

 

  Les formes traditionnelles marocaines d’économie sociale et solidaire

  • La Touiza constitue la forme de coopération et de mutualisation de servicesla plus répandue. Elle concerne différentes activités telles que les labours, les moissons et cueillettes, le forage de puits, l’aménagement de pistes et la construction d’habitats ruraux. Cette pratique solidaire se base sur le principe de l’échange et sur la réciprocité du serviceentre les membres de la collectivité.
  • L’Agadir est une forme de stockage collectif de denrées alimentaires, notamment les céréales et les fruits secs. Elle s’appuie sur des constructions de type dépôt traditionnel surveillé à tour de rôle par les membres de la collectivité.
  • L’Agoug, en tant que forme d’organisation du partage des eaux d’irrigation, désigne la gestion de l’exploitation collective de l’eau de surface.
  • Les Khattaras sont une forme de stockage des eaux souterraines en vue de leur exploitation collective.
  • Le Chard est une pratique courante dans domaine de l’éducation et de la formation visant notamment à prendre en charge l’enseignant (le Fquih) dans le cadre d’une convention collective (nourriture, logement…) et lui reverser une partie des récoltes de l’année.
  • L’Ouziaa consiste à acheter en commun une bête en vue de l’abattre et de répartir la viande de manière collective et équitable.

Toutes ces pratiques coutumières traditionnelles s’inscrivent selon les mêmes principes et préceptes de l’Islam et continuent d’exister à différents degrés suivant les régions.