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Rachid Yazami

Entretien avec Rachid Yazami, Co-inventeur de la batterie au lithium

Date de publication : 22 mai 2018 Rubrique : Zoom

« Les échanges internationaux permettent d’apporter du sang neuf »

Conjoncture : De la médina de Fès jusqu’à Singapour, en passant par le Prix Draper (équivalent du Prix Nobel pour les ingénieurs) : quel est le secret de votre parcours exceptionnel ?

Rachid Yazami : Au départ, je ne savais pas moi-même que j’accomplirais tout cela ! Ce qui m’a beaucoup aidé dans la vie, c’est d’avoir un peu de flair et d’instinct pour prendre certaines décisions qui se sont avérées parfois bonnes. Il y a aussi la capacité à s’adapter : un ami de Grenoble me compare à un caméléon qui adopte la couleur de son environnement. C’était déjà le cas lorsque je suis arrivé à Rouen pour mes études, après avoir passé 18 ans à Fès : je me suis très vite adapté, en m’intégrant notamment grâce au football ! Même chose quand je suis parti à Grenoble pour devenir ingénieur tout en ayant l’objectif de faire un doctorat.

Est-ce à cette époque que vous avez lancé vos travaux sur les batteries au lithium ?
En effet, c’est un an après le début de mon doctorat que j’ai découvert l’anode en graphite pour les batteries au lithium : ce fut le tournant de ma carrière. À l’époque, personne n’y croyait et j’ai presque changé de sujet ! D’ailleurs, l’entreprise française Saft, qui était parmi les leaders mondiaux des batteries rechargeables, n’a pas voulu de cette invention qu’elle jugeait sans valeur industrielle. Ainsi, nous n’avons pas déposé de brevet.

Comment votre invention a-t-elle été valorisée dans le monde de l’entreprise ?

Ce sont finalement les Japonais qui ont utilisé cette découverte pour les batteries qu’on utilise aujourd’hui. Après avoir rejoint le CNRS, je suis parti deux ans pour travailler à Kyoto. C’est à cette période, à la fin des années 1980, que Sony a commencé à commercialiser la batterie au lithium ion qui intégrait donc mon anode en graphite ! Je ne m’y attendais pas du tout.

30 ans plus tard, où en sont vos travaux ?

Nous continuons à faire évoluer les batteries avec de nouvelles technologies. Je viens par exemple d’en mettre au point une nouvelle qui permet une charge plus rapide. Avec ce nouveau protocole, très différent de l’actuel, il est possible de charger une batterie au lithium en 10 minutes, que ce soit pour un téléphone, un ordinateur, une voiture électrique ou n’importe quel appareil ! De plus, cette technologie pourrait doubler la durée de vie des batteries, ce qui améliorerait encore leur utilisation.

Un tel projet pourrait-il être développé au Maroc ?

Oui et j’ai depuis longtemps un grand projet pour le Maroc. Le pays dispose des ressources naturelles et des compétences nécessaires pour construire ces batteries ! Elles pourraient être produites localement et même concurrencer Tesla. J’étais porteur de ce projet et je voulais constituer l’équipe marocaine des batteries au lithium, en partenariat avec des « players » étrangers pour nous renforcer. Mais nous n’y arrivons pas.

Quels sont les freins qui empêchent ce genre de projet au Maroc ?

Nous sommes confrontés à un problème de mentalité et de manque de vision à long terme. Je n’ai pas trouvé suffisamment d’écoute auprès de mes interlocuteurs. Il est très difficile de trouver des investissements, car il n’existe pas de notion de prise de risque, même minimale. Pourtant tout est simple et faisable : j’arrivais avec le bagage technologique, 150 brevets à exploiter et je ne demandais rien ! À présent, ce sont les Chinois qui vont le faire, car ils ont bien compris l’intérêt de cette technologie et de ses perspectives.

Plus généralement, comment expliquer que l’innovation progresse peu au Maroc ?

Cela est dû à un manque total de pragmatisme ! On préfère travailler dans l’« entre-soi » plutôt que de s’ouvrir à l’international. Dans le domaine de l’entreprise et de l’innovation, on n’accepte pas ce qui fonctionne. Par exemple, en football, on fait venir un entraîneur étranger très bien payé qui obtient de très bons résultats. Cela devrait être la même chose dans le domaine de la recherche : on devrait faire venir des pointures internationales pour aider le pays à progresser. À Singapour, le Président de mon université était suédois et le nouveau est américain. Cela est inimaginable au Maroc où l’on estime que seuls des nationaux peuvent faire avancer la recherche scientifique.

Quelles sont vos recommandations pour le pays ?

Il faudait plus d’ouverture. Les échanges internationaux permettent d’apporter du sang neuf, des idées nouvelles. Nous devons par exemple accepter d’avoir de grandes entreprises dirigées par des étrangers. De même, il faudrait que les patrons des grandes entreprises aient moins de 40 ans et qu’on instaure la parité hommes – femmes. C’est ainsi que le Maroc changera. Cela prendra du temps, mais je reste optimiste !

Propos recueillis par Thomas Brun