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Investissement, emploi et croissance économique

Date de publication : 8 mai 2018 Rubrique : Regards d'experts

Mfadel El HalaissiM’Fadel El Halaissi, Directeur Général Délégué, BMCE Bank of Africa

L’économie marocaine traverse une période difficile où, le moins que l’on puisse dire, l’activité économique n’est pas dans sa phase la plus dynamique. On constate en effet un ralentissement, voire un tassement qui s’inscrit dans la durée.

Ce qui rend certains analystes dubitatifs, ce sont les efforts remarquables en matière d’investissement ainsi que les indicateurs macro-économiques qui restent respectables au regard de la conjoncture internationale et de l’environnement géopolitique du Royaume, et ce, alors même que le niveau de la croissance économique est en deçà de son potentiel et de ses atouts.

Le constat : pourquoi cette inadéquation ?

Il est indéniable que l’économie marocaine a montré une grande résilience face à la tempête de la crise mondiale de 2008 qui a notamment secoué nombre de partenaires du Royaume. Force est de constater que cette résilience s’essouffle depuis bien quelques années déjà ! En dépit des indicateurs macro-économiques honorables, la croissance économique réelle est irrégulière et se caractérise par une demande intérieure effective haletante.

Que faut-il faire pour inverser cette tendance et consolider les acquis du dynamisme économique marocain en neutralisant les points de fragilité ? D’aucuns pensent à la pluviométrie, à la croissance de la production, à l’investissement, à l’exportation, à la maitrise du déficit budgétaire et de l’inflation ou encore à une politique fiscale incitative. En réalité, la demande effective, au sens keynésien du terme, demeure à notre avis, l’épine dorsale de la dynamique d’une économie. Le fait générateur de cette demande étant l’emploi, rien que l’emploi, et toujours l’emploi.

Toute économie qui se caractérise par un niveau élevé de sous-emploi s’essoufflera à terme, quels que soient les efforts déployés sur les autres variables macro-économiques. Après tout, une économie de marché dépend totalement de la demande effective et de la consommation qui lui confère le rôle de dynamo.

Une activité économique soutenue se mesure par la croissance de la consommation

L’évolution de cet indicateur macroéconomique déterminant met en lumière un phénomène constaté depuis 2013 à savoir un essoufflement de la dynamique économique conjugué à une baisse très significative de la création d’emploi

 

Évolution de la consommation intermédiaire en milliards de dirhams 

2006 2007 2008 2009 2010 2011 2012 2013 2014 2015 2016
Consommation intermédiaire

(en MAD milliards)

415,2 502,6 525 579,5 557,3 574,7 695,7 699,2 712,6 701 686,5

Source : Haut-Commissariat au Plan

La corrélation investissement-emplois

Plusieurs économistes s’accordent à dire que parmi les actions fondamentales à entreprendre pour lutter contre le chômage qui gangrène la population active, il suffit de stimuler l’investissement, créateur d’emplois, et générer ainsi de la demande sur le marché.

Or, il est important de souligner que tout investissement n’est pas forcément générateur d’emplois, du moins pas dans la même proportion, ni dans les mêmes délais.

Certains accaparent l’épargne nationale (publique et privée), alourdissent le budget des finances publiques pour le compte de l’État et génèrent souvent très peu d’emplois (aussi bien directs qu’indirects). Ils s’inscrivent dans le long terme en général, comme c’est le cas pour les investissements liés aux infrastructures.

Or, l’économie marocaine a tellement besoin, dans l’immédiat, de stimulants pour entretenir sa croissance par le biais de la demande effective. Elle se doit, plus que jamais, d’orienter tous ses efforts, ses capacités et ses ressources vers l’objectif prioritaire de création d’emplois.

Chaque année, 350 000 nouveaux demandeurs d’emploi arrivent sur le marché du travail, alors que seulement 50 000 postes sont créés en moyenne. Cette situation est intenable à terme, économiquement et socialement.

Pourtant, le Royaume affecte presque le tiers de sa richesse aux investissements, et ce, depuis des décennies. Environ 30 % du PIB est en effet dirigé vers la FBCF (Formation Brute du Capital Fixe). L’effort est certes très louable, mais ses impacts sur l’emploi (la dynamo de la croissance) sont très marginaux.

Une politique d’optimisation des investissements dans le cadre d’une stratégie globale visant la lutte contre le chômage est devenue indispensable et urgente, aussi bien pour le secteur privé que le secteur public. Il est également fondamental de rationaliser les choix budgétaires de l’action publique en matière d’investissement et de mettre en place des mesures incitatives à l’emploi dans le secteur privé.

Le tableau suivant met en relief l’inadéquation entre les efforts d’investissement (en termes de FBCF) et la création d’emploi au cours de la dernière décennie.

Évolution des trois indicateurs macro-économiques nationaux

2006 2007 2008 2009 2010 2011 2012 2013 2014 2015 2016
FBCF en volume

(en MAD milliards)

- 208,2 239,9 233,5 230,2 248,1 276,4 255,8 252,5 253 276,6
PIB en volume

(en MAD milliards)

625,4 647,5 685,9 715 742,3 781,2 804,7 841,2 863,7 903 914
Création nette d’emplois 300 000 128 000 133 000 95 100 120 000 105 000 1 000 114 000 21 000 33 000 -37 000

Source : Haut-Commissariat au Plan

Politique de création d’emploi et rationalisation des choix budgétaires

L’économie émergente du Royaume a besoin de la mise en œuvre d’un plan d’action coordonnant toutes les politiques économiques vers un objectif ultime, celui de la création d’emplois. Il est vrai que certaines actions ont été entreprises dans ce sens telles que le Plan d’Accélération Industrielle (qui a permis l’émergence en pôle position de certains secteurs comme l’automobile, l’aéronautique ou encore l’économie numérique) ou les mesures d’incitation mises en place dans le cadre du programme TAHFIZ et bien d’autres.

Cependant, ces actions demeurent insuffisantes, car isolées. Leur impact sur la création d’emplois reste très limité et en deçà des ambitions et des besoins de notre économie.

  • La première action repose sur la nécessaire conviction nationale de placer l’emploi au-dessus de toutes les priorités de la politique économique. Pour atteindre l’objectif souhaité (c’est-à-dire la création de plus de 350 000 emplois par an), une politique économique axée essentiellement sur cet objectif doit être appréhendée dans le cadre d’une politique générale, orientant toutes les autres décisions publiques, et ce, durant une période bien déterminée. Cette condition est absolument nécessaire pour inverser la courbe de l’emploi et l’ancrer dans une croissance pérenne.
  • La deuxième action réside dans la politique de rationalisation des choix budgétaires en faveur de l’emploi. A titre d’exemple, sachant que le budget de l’Etat affiche bon an mal an un effort d’investissement colossal variant de 50 à 80 milliards par an, une grande partie de ces investissements est affectée aux infrastructures (ports, aéroports, chemins de fer, autoroutes…). Certes, ces investissements sont utiles pour une économie émergente, mais pas nécessaires ni prioritaires pour l’emploi. Imaginons qu’une partie de ce budget de 80 milliards (10 à 20 milliards) soit allouée exclusivement au financement de la création d’emploi. Celle-ci est à inscrire dans le budget de « l’investissement social » dont les recettes escomptées à terme (TVA, IS, IR, etc.) lui donneront une rentabilité financière relative. Plusieurs secteurs des services publics peuvent assurer une augmentation d’effectifs. Citons notamment l’Éducation Nationale, la Santé, et les Services de Sécurité, de Défense et d’Ordre Public. Des dizaines de milliers de postes sont à pourvoir dans ces trois secteurs avec un coût budgétaire qui peut être lourd au départ, mais qui s’avèrera productif au terme de quelques exercices. Les produits fiscaux engendrés par la consommation directe et indirecte générée par ces mêmes emplois couvriront largement le « coût social » de départ. L’emploi au secteur public ne représente que l’amorçage de la dynamique de croissance par la demande.
  • La 3e action fondamentale s’inscrit dans la rubrique des mesures d’accompagnement stimulant la création d’emploi du secteur privé et particulièrement celles menées au profit de la PMI/PME et de la TPE. L’assouplissement des conditions appliquées en matière de législation du travail s’impose comme première mesure d’accompagnement. La dynamique de l’offre en matière d’emploi est étroitement corrélée avec la simplification des conditions de séparation entre l’employeur et l’employé, tout en assurant la protection du salarié. Les mesures d’encouragement et d’incitation à la création de postes dans le secteur privé peuvent prendre plusieurs formes allant de l’exonération des charges patronales et des charges fiscales à la subvention des emplois créés durant la première ou la deuxième année d’embauche. Le programme TAHFIZ lancé en 2015 est à revoir pour le rendre plus attractif et plus séduisant. Par ailleurs, il est également important de renforcer les acquis du Plan Émergence, du Plan d’Accélération Industrielle, du Plan Maroc Vert, Halieutis, etc. en mettant l’accent sur les secteurs à forte valeur ajoutée en termes d’emploi et en adéquation avec la capacité qu’offre l’économie marocaine au niveau de la compétitivité des facteurs de production.

La mise en place d’un plan d’envergure ayant pour objectif la création d’un million de postes à l’horizon 2020 est à la portée de l’économie marocaine.

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