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Adil El Maliki

Zoom sur l’innovation : entretien avec Adil El Maliki

Date de publication : 8 mai 2018 Rubrique : Zoom

Entretien avec Adil El Maliki, Directeur Général de l’Office Marocain de la Propriété Industrielle et Commerciale (OMPIC)

Conjoncture : Aujourd’hui, où se situe le Maroc au niveau mondial en termes d’innovation ? 

Adil El Maliki : Pour situer la place du Maroc au niveau international, il existe deux niveaux de lecture : la carte mondiale et la carte africaine. Si la visibilité du Maroc sur la carte mondiale n’est pas avérée, notre pays détient une place de choix sur le continent africain : il se classe dans le top 3, après l’Afrique du Sud et devant l’Égypte.

Actuellement, c’est l’Asie qui progresse le plus dans ce domaine. En effet, sept sociétés asiatiques dominent le classement des 10 entreprises qui déposent le plus de brevets d’invention à l’international, dont deux chinoises figurant parmi les trois premières.

Notre pays a l’ambition d’être producteur de technologies, sous l’impulsion des stratégies sectorielles, notamment le Plan d’Accélération Industrielle, le plan Maroc Numéric, ou encre le Plan Maroc Vert. Plus généralement, ce sont les écosystèmes qui s’intègrent bien à l’économie mondiale qui innovent le plus.

L’Indice Mondial de l’Innovation place le Maroc au 72e rang international : comment le pays peut-il progresser ?

Cet indice repose sur de nombreux critères pertinents et cela nous donne une feuille de route pour savoir ce que nous devons améliorer. Une équipe a ainsi été constituée avec d’autres partenaires pour veiller à cette progression depuis plusieurs années.

En se classant 72e en 2017, le Maroc a maintenu son positionnement de 2016, mais il a également amélioré son score pour la cinquième année consécutive, soit 32,7 en 2017 contre 28,73 en 2011. L’objectif n’est pas nécessairement de faire évoluer le classement. Cela n’est pas une fin en soi, mais cela constitue un très bon référentiel pour pouvoir agir sur les leviers d’amélioration de l’écosystème national de l’innovation.

Dans ce cadre, quels sont les points forts et les points faibles du Maroc ?

Nous sommes assez performants au niveau des « inputs »* et de certains « outputs »* tels que les brevets d’invention, les marques, et les dessins et modèles industriels. Par contre, les résultats sont moins bons au niveau de la collaboration universités – entreprises ainsi qu’en ce qui concerne la sophistication de notre production qui reste à faible valeur ajoutée. Nous devons donc fournir encore beaucoup d’efforts pour mieux travailler ensemble. Il existe des acteurs performants dans l’écosystème, mais les connexions entre eux ne sont pas bien huilées.

Que propose l’OMPIC pour améliorer cette situation ?

À l’instar d’une stratégie d’innovation, notre approche consiste, tout d’abord, à étudier l’état de la technique : c’est-à-dire que nous nous intéressons à tout ce qui se fait dans le monde dans ce domaine. Dans cette optique, nous identifions ce qui fonctionne notamment en Asie, aux États-Unis et en Europe, puis nous cherchons à l’adapter au Maroc en tenant compte des réalités locales.

Ainsi, en partenariat avec plusieurs universités, nous travaillons sur la mise en place des « Technology Transfer Offices » (TTO). Ces structures ont pour objectif de diffuser auprès des entreprises les résultats des activités de recherche valorisables et d’assurer ainsi le transfert de technologie entre l’université et les entreprises. Ce modèle qui est né aux États-Unis, à l’Université de Stanford, fonctionne très bien dans les pays qui l’ont mis en œuvre. Il nécessite toutefois de travailler avec patience et persévérance afin de produire des résultats.

Plus généralement, quel rôle joue l’OMPIC dans l’innovation au Maroc ?

Notre première mission est d’assurer la sécurité juridique des titres de propriété industrielle selon les meilleurs standards internationaux. Il s’agit de notre rôle régalien. Nous avons aussi un rôle d’accompagnateur et nous proposons en effet des formations à tous les acteurs concernés (magistrats, avocats, douaniers, personnels universitaires, etc.) ainsi qu’un accompagnement spécifique aux entreprises pour les aider dans leur démarche d’innovation.

Existe-t-il un dispositif dédié aux entreprises qui souhaitent développer leur stratégie d’innovation ?

L’OMPIC a créé le Réseaux de Centres d’Informations Technologiques (TISC). Il regroupe actuellement 50 organismes, abritant 66 points focaux tels que des universités, des centres de R&D, des centres techniques ou des représentations d’entreprises.

Ce réseau assure l’accès aux tendances technologiques contenues dans les documents brevets, à travers des prestations de recherche sur l’état de la technique, de recherche d’antériorité, de liberté d’exploitation, ou encore de la cartographie des brevets.

Depuis sa création en 2011, le TISC a engendré 813 demandes de brevets au niveau national et 120 au niveau international. De plus, grâce à ce réseau, le nombre de demandes de brevets d’invention des universités est passé de 11 en 2009 à 154 en 2016.

La coopération internationale joue également un grand rôle : quels sont les enjeux ?

L’OMPIC travaille en étroite collaboration avec d’autres offices et organisations nationales, régionales et internationales. L’objectif est de partager les moyens et les meilleures pratiques pour mettre au point les mécanismes et les outils nécessaires à la protection et à la valorisation des actifs de la propriété intellectuelle.

Il est également à souligner que l’OMPIC est très actif dans les négociations et discussions internationales menées au sein de l’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle (OMPI) avec, par exemple, le Comité Permanent du Droit des Marques, des Dessins et Modèles Industriels et des Indications Géographiques (SCT), que je préside depuis plus de sept ans.

En outre, l’OMPIC mise sur la coopération Sud-Sud pour accompagner le développement économique et commercial en Afrique.

Comment se concrétise cette coopération africaine ?

L’OMPIC fait valoir, dans son programme de coopération avec les autres offices et organisations du continent, le développement des compétences en matière de propriété industrielle. Pour ce faire, nous nous appuyons sur des activités d’échange et de formation organisées avec nos partenaires. Depuis 2015, entre 50 et 100 acteurs africains, exerçant dans le domaine de l’innovation et de la propriété industrielle, bénéficient annuellement des activités organisées par l’OMPIC. Ces acteurs sont notamment issus d’offices de la propriété industrielle, d’universités et d’entreprises, aussi bien de pays de l’Afrique de l’Ouest et de l’Afrique Centrale, que d’autres régions telles que le Rwanda, le Botswana, le Kenya, Madagascar, etc.

L’AMAPIC (Académie de formation de l’OMPIC) a joué un rôle de premier plan dans la mise en œuvre de ces activités de formation, en particulier la formation pour le Certificat d’Animateur en Propriété Industrielle organisée pour la troisième année consécutive au profit de participants de notre continent.

 

 

Pour conclure, quels conseils donner aux entreprises qui veulent innover ?

 

Tout d’abord, le réflexe « PI » (propriété industrielle) doit être présent tout au long de la vie de l’entreprise. Il faut investir de façon stratégique en commençant par s’interroger sur l’état de l’art : qu’est-ce qui existe déjà dans mon domaine ? C’est un travail en profondeur qui nécessite des ressources humaines dédiées. Mieux vaut former un ingénieur à cette démarche plutôt que d’investir sans recherche préalable pour se rendre compte au final que l’on essaie de réinventer des choses qui existent déjà par ailleurs ! En Corée du Sud, dans certains centres de recherche leaders, pas un seul Won n’est investi tant qu’on ne dispose pas d’un rapport complet sur l’état de l’art dans le domaine de recherche en question.

 

Il se peut même que l’entreprise découvre qu’elle paie des droits de licence sur une invention non protégée au Maroc. En effet, Il faut savoir que sur les 200 000 brevets déposés à l’international chaque année, moins de 1 % sont protégés au Maroc, et encore moins dans beaucoup de pays d’Afrique. Ces technologies sont donc libres d’utilisation dans ces régions. Cela peut donc donner beaucoup d’idées pour explorer les tendances technologiques dans les secteurs d’intérêt !

 

 

 

Propos recueillis pas Thomas Brun

 

 

 

 

 

* NDLR : moyens dont disposent les pays pour favoriser l’innovation (institutions, capital humain et recherche, infrastructures, perfectionnement des marchés et des entreprises), tandis que les outputs sont les résultats en matière de connaissances et de technologie et les réalisations créatives.

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