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Mohammed Haitami

Entretien avec Mohammed Haitami, PDG du Groupe Le Matin

Date de publication : 13 mars 2018 Rubrique : Zoom

« Le Maroc est en train de construire sa propre culture de la presse »

Conjoncture : Comment se porte le secteur de la presse papier au Maroc ?

Mohammed Haitami : Le secteur se porte mal en raison de la conjonction de deux phénomènes : la baisse du lectorat et son corollaire, la diminution de l’investissement publicitaire. On constate en effet, d’année en année, un recul des tirages papier et une réorientation vers le digital. Il y a quelques années, la presse papier représentait 32 à 33 % de l’investissement publicitaire global (évalué à environ 5 milliards de dirhams) alors qu’aujourd’hui, nous nous situons entre 11 et 12 %. Ce secteur vit donc une crise existentielle.

Les journaux peuvent-ils survivre dans ce contexte économique si difficile ?
Il n’existe pas de très grands groupes de presse au Maroc. Seuls deux ou trois sont de grande taille, tandis que beaucoup de petites publications sont extrêmement fragiles. Elles ont peu de moyens et vivent essentiellement de la vente au numéro. Pour s’adapter, les supports, et même les plus grands titres, tâtonnent beaucoup. Chacun essaie de trouver une voie pour concilier impératifs professionnels et viabilité économique. Au Maroc, le soutien de l’État à la presse s’élève à 65 millions de dirhams pour tout le secteur. Cela peut sembler très peu, mais cela prouve toutefois que l’État manifeste un intérêt pour la presse dans le cadre démocratique.

À ce propos, quel regard portez-vous sur l’évolution juridique récente du secteur ?
Le paysage des médias a connu une grande réforme en 2016, avec le nouveau Code de la Presse, composé de trois textes : le statut des journalistes professionnels, la Loi sur la Presse et l’Édition et celle portant sur la création du Conseil National de la Presse, qui est justement en train de se constituer.

La Fédération Marocaine des Éditeurs de Journaux, dont nous faisons partie, a été consultée durant deux ans. Globalement, même si nous ne sommes pas satisfaits à 100 %, nous estimons qu’il y a de nombreuses avancées. L’arsenal juridique, qui datait de plus de 20 ans, a été mis à jour en revenant sur les peines privatives de liberté pour les professionnels et les journalistes. De plus, un certain nombre d’ambiguïtés ont été clarifiées concernant la diffamation, l’apologie du terrorisme ou encore la prescription en matière de poursuites.

Il est également important de souligner que la nouvelle Loi consacre la liberté de publier, et seul un juge peut aujourd’hui suspendre ou arrêter une publication. De même, la création d’un journal n’est plus soumise à autorisation, mais à une simple déclaration.

Au-delà du cadre juridique, comment évolue la presse au Maroc ?

Le Maroc est toujours en train de construire sa propre culture de la presse. Nous sommes encore en apprentissage : d’un côté on constate parfois des abus de la part des journalistes et de l’autre, il peut être difficile d’accéder à l’information ou de faire du journalisme d’investigation. Certaines discussions sont également en cours : par exemple, faut-il ou non relater les débats parlementaires ? Le pays est ainsi en train de développer sa propre tradition.

Cela pose aussi la question du recrutement et de la formation des journalistes…
Effectivement, nous trouvons très peu de journalistes et la plupart des supports assurent eux-mêmes la formation. Nous avons besoin de personnes qui rédigent parfaitement et qui ont une tête bien faite, capables d’analyser et de poser les bonnes questions. À l’image de la crise de l’enseignement que nous traversons, ces profils ne sont pas évidents à trouver.

Quelle est la politique du Groupe Le Matin en matière de formation ?
Il n’est pas difficile au Maroc d’accéder au métier de journaliste : la Loi n’exige pas d’avoir une formation spécifique. Il suffit d’être titulaire d’un diplôme d’études supérieures et de devenir journaliste stagiaire. Ainsi, lorsque nous avons besoin d’un journaliste économique, il est plus simple pour nous de recruter un diplômé en économie puis de le former au journalisme. De même, nous assurons la formation aux nouvelles technologies qui deviennent indispensables dans ces métiers. Nous n’hésitons pas à faire venir des formateurs de l’étranger si besoin.

Comment le Groupe Le Matin envisage-t-il l’avenir dans ce secteur en pleine mutation ? Aujourd’hui, nous sommes convaincus que l’entreprise de presse doit changer et s’adapter à son contexte. Nous pensons que le papier a encore de l’avenir, mais qu’il doit faire partie d’une offre globale avec les réseaux sociaux, les applications mobiles, les newsletters, ou encore les webradios et les web TV. Il faut trouver la complémentarité. Ainsi, il est possible de lire notre journal papier et de scanner un QR Code pour accéder à une vidéo sur le même sujet. De même, avec nos abonnements papier nous fournissons un abonnement e-paper qui permet de consulter le journal en ligne, et lorsque vous cliquez sur une photo, elle se transforme en vidéo…

Quelle sera la prochaine étape de cette stratégie pour le Groupe ?
Notre leitmotiv est de gagner la bataille du papier et de réussir le virage digital. Nous n’abandonnons pas le papier et il se peut même que nous sortions très prochainement un nouveau support ! Par ailleurs, nous sommes en pleine transformation digitale et nous réfléchissons à ce que nous pouvons apporter à nos lecteurs en croisant différentes approches. Il s’agit d’une nécessité et non d’un luxe. Nous devons nous diriger vers un « smart média », car nous estimons que le marché marocain est demandeur. De nouveaux acteurs commencent à s’installer, comme ce fut récemment le cas de NRJ Maroc, et cela est une très bonne chose. Il se produit également une évolution des habitudes de consommation : on ne peut plus seulement parler de CSP dans la mesure où chaque individu a ses attentes. L’idée de « smart média » consiste donc à répondre à une attente. Par exemple, le podcast vous libère : vous écoutez ce que vous voulez, quand vous voulez, sans aucune contrainte. Et plus nous serons connectés, notamment en voiture, et plus ce sera confortable. De même, les annonceurs fondent un espoir sur cette nouvelle approche pour pouvoir toucher plus précisément leurs cibles.

Aller sur Internet c’est aussi se confronter au phénomène des fake news : quelle parade privilégier ?
Sur les réseaux sociaux, tout le monde peut s’ériger en journaliste et véhiculer de l’information, même fausse. La force de la presse traditionnelle, c’est sa crédibilité. Son approche repose sur le recoupement des informations et leur vérification. L’enjeu est donc de publier des informations vérifiées, mais dans un laps de temps suffisamment court pour être compétitif. Cela n’est pas évident de faire un travail sérieux sur internet, car la prime au sensationnel n’est pas toujours compatible avec le temps nécessaire pour produire un article de qualité.

Ainsi, la presse traditionnelle devient une caution. Même Facebook a modifié son fil d’actualités pour privilégier les médias de confiance. Il y a une prise de conscience du public et de la société civile partout dans le monde.

La crédibilité est un patrimoine que la presse traditionnelle se doit de protéger.

Propos recueillis par Thomas Brun

Matin Première, un « smart média » au Maroc
Matin premiereLe Groupe Le Matin s’apprête à lancer un nouveau média au Maroc. Présenté comme un « smart média », Matin Première sera composé d’une plateforme d’information et de divertissement en ligne. Elle proposera chaque jour des émissions vidéo, des podcasts audio, deux radios digitales, et des articles web. Selon le Groupe, Matin Première fait partie d’une nouvelle famille de médias digitaux apparue depuis quelques mois aux États-Unis et en Europe. ces derniers ont choisi de mettre en avant des produits vidéo et audio produits pour Internet et consommés quasi exclusivement sur les réseaux sociaux.