Le site d'information de la CFCIM
Driss Guerraoui

Driss Guerraoui, invité de Conjoncture

Date de publication : 13 mars 2018 Rubrique : Les Invités de Conjoncture

« Faire du Maroc un pôle de stabilité et de partenariat solidaire »

Interview de Driss Guerraoui, Secrétaire Général du Conseil Économique, Social et Environnemental.

Conjoncture : Comment se présente l’année 2018 pour l’économie marocaine ? Selon vous, quels sont les réformes et les chantiers les plus urgents pour le Maroc ?

 

 

Driss Guerraoui : L’économie marocaine en 2018 évolue dans un environnement marqué par une légère reprise de la croissance mondiale. Pour ce qui concerne le contexte national, les conditions agroclimatiques semblent atténuer les tendances baissières que connaissent certains indicateurs clés relatifs aux grands équilibres macroéconomiques. D’autres indicateurs devraient en bénéficier, notamment le taux de croissance global et le taux de couverture pour les denrées stratégiques (en particulier les produits alimentaires et énergétiques) ainsi que pour les biens entrant dans le cadre des nouveaux Métiers Mondiaux du Maroc, futur fleuron de l’économie nationale.

Toutefois, les réformes et les chantiers les plus urgents sont toujours d’actualité. En premier lieu, il est important de continuer à améliorer le climat des affaires afin de renforcer l’attractivité du pays, de libérer les énergies des acteurs nationaux et de leur permettre de produire plus de richesses. Cette dynamique est nécessaire à la création d’activités économiques nouvelles à même de promouvoir l’emploi, tout particulièrement celui des jeunes et des femmes, et de financer la solidarité sociale. Ensuite, le pays doit créer des passerelles entre les réformes du système d’éducation, de la formation professionnelle et de l’innovation. Il doit également mettre en place une nouvelle stratégie de lutte contre les inégalités sociales, territoriales et de genre. Enfin, le Royaume, doit accélérer la mise en œuvre des réformes entrant dans le cadre de la bonne gouvernance.
Cela concerne aussi bien les chantiers de la Régionalisation avancée, de la Justice, de l’Administration que celui de la lutte contre toutes les formes de déviance. L’enjeu est de réussir la redoutable bataille contre la corruption et les positions de rente, et ce, en mettant en place des procédures effectives ainsi que des mécanismes de contrôle, de suivi, d’évaluation et de reddition des comptes.

 

Sa Majesté a récemment mis en avant la nécessité d’élaborer un nouveau modèle de développement pour le Maroc. Quelles sont les limites du modèle actuel et quelles sont les pistes à étudier ?

Sa Majesté le Roi Mohammed VI, à l’occasion du Discours du Trône du 30 juillet 2014, a en effet demandé au Conseil Économique, Social et Environnemental (CESE) de mener, en collaboration avec Bank Al-Maghrib, une étude sur la richesse globale du Maroc, incluant son capital immatériel, pour la période allant de 1999 à 2013. Cette étude avait justement pour objectif de réfléchir à ce que pourrait et devrait être un modèle de développement pérenne. Un modèle qui permettrait à notre pays de poursuivre et d’accélérer le processus de création de richesses en s’appuyant sur son capital immatériel et, surtout, en assurant une répartition profitable à tous les citoyens et à toutes les régions du Maroc à travers des politiques publiques appropriées.

Cette étude a révélé que le modèle de développement actuel a abouti à de nombreux paradoxes. Le taux d’investissement, estimé pour la période à plus de 30 % du PIB, est appréciable, mais il représente toutefois un faible rendement en termes de croissance économique. On constate, en outre, que même si la croissance plafonne aux alentours de 4,5 % par an, son impact sur la création d’emplois est limité.
Par ailleurs, l’important effort national en faveur de l’éducation, évalué à 5 % du PIB (soit près de 25 % du Budget Général de l’État), n’a eu que de très faibles retombées sur la qualité de l’enseignement, l’innovation et l’adéquation entre la formation et les besoins en compétences de l’économie et de la société en général.

L’étude relève également d’autres contradictions. Ainsi, en dépit de la forte progression du revenu par habitant, des inégalités sociales, géographiques et de genre persistent, voire s’aggravent. En matière de démocratie, bien que l’on note des progrès incontestables, il existe une défiance croissante à l’égard des institutions élues. Autre paradoxe, l’élargissement des droits des femmes obtenu grâce aux réformes du Code de la Famille, du Code de la Nationalité ou encore la mise en place de quotas de participation politique n’a pas enrayé la diminution inquiétante du taux d’activité féminin et la persistance du mariage des filles mineures. Enfin, le Maroc s’est doté d’une loi-cadre audacieuse portant Charte Nationale de l’Environnement et du Développement Durable, mais reste confronté aux problématiques de surexploitation des nappes phréatiques, de déforestation, de désertification et d’urbanisation anarchique.

Pour réguler positivement ces paradoxes, le CESE a préconisé, dans le cadre du débat national autour de ce nouveau modèle de développement, une nouvelle ambition pour notre pays s’appuyant sur sept piliers essentiels : renforcer les capacités du capital humain du Royaume, consolider son capital institutionnel, bâtir un nouveau pacte social, affermir le socle commun des valeurs tout en érigeant la culture en levier de développement, assurer une transformation structurelle de l’économie, inscrire un modèle national de développement pérenne et, enfin, faire du Maroc un pôle de stabilité et de partenariat solidaire.

 

Malgré les grandes avancées opérées par le Maroc ces dernières années, des inégalités persistent. Comment peut-on améliorer la répartition des richesses ?

Les indicateurs relatifs à la richesse produite par le Maroc (mesurée par l’évolution du PIB en dollars courants) montrent, en effet, que cette richesse a connu une progression réellement importante entre 1960 et 2017. Elle est ainsi passée d’environ 2 milliards de dollars (USD) en 1960 à 40 milliards en 1999 pour se hisser à 120 milliards en 2017. Cela représente une augmentation de 56 % entre 1960 et 2017. La progression a été plus nette entre 1999 et 2017, puisque le PIB a augmenté de 120 % durant cette période. Corrélativement, le PIB par habitant en dollars courants a connu une évolution équivalente, passant de 175 dollars en 1960, à 1 300 dollars en 1999, pour s’établir à 3 328 dollars en 2016.

Paradoxalement, bien que ces évolutions positives se soient traduites par une baisse du taux de pauvreté, les inégalités sociales, entre les régions et en termes de genre non seulement ont persisté, mais se sont accrues. Ce constat impose de repenser radicalement la politique publique d’action sociale et de solidarité. Outre l’ouverture d’un dialogue social et civil autour de cette question hautement stratégique, il semble important d’adopter une réforme fiscale appropriée à cette problématique, d’accélérer la réalisation des Objectifs de Développement Durable et de généraliser le socle de la Protection Sociale Universelle. En parallèle, le Maroc doit créer un climat des affaires libérant les énergies créatrices de richesses et d’emplois, notamment au profit des jeunes et des femmes et tout particulièrement ceux et celles vivant dans les zones rurales, les régions fragiles et les quartiers périurbains. Dans ces localités où le taux de pauvreté, les inégalités, les vulnérabilités et l’exclusion sont les plus marqués, il apparaît urgent de mettre en place un véritable revenu universel de base.

Celui-ci pourrait prendre appui sur une refonte de la Caisse de Compensation et des différents fonds et programmes de solidarité et de lutte contre la pauvreté. Cette refonte doit impérativement se baser sur la fixation d’un nouveau seuil de pauvreté conforme au coût de la vie au Maroc en 2018, ainsi que sur l’élaboration d’un registre national des populations défavorisées sur la base d’un identifiant unique permettant de cibler les ménages et les régions réellement pauvres. Le tout doit être porté par une gouvernance responsable tant au niveau central que territorial. C’est dans cette perspective que semble s’orienter la politique nationale dans ce domaine.

Enfin, cette restructuration doit être adossée à un pilotage institutionnel unifié à l’échelle centrale et au niveau des 12 nouvelles régions. Cette démarche permettra d’assurer la convergence, la cohérence, la mutualisation des ressources humaines et financières, la coordination et l’organisation des partenariats entre les acteurs publics, privés et ceux de la société civile opérant dans l’action sociale et la solidarité. Une telle stratégie est la seule à même de permettre à notre pays de réussir à construire son modèle national de lutte contre les inégalités.

Comment le Maroc peut-il allier objectifs de développement et développement durable ? Peut-il continuer à développer son industrie tout en se positionnant comme locomotive régionale en matière d’économie verte ?

En raison de ses décisions nationales et de ses responsabilités internationales en matière de changements climatiques, le Maroc a choisi le développement durable comme option stratégique et l’économie verte comme pilier de sa future politique de croissance.

Le développement durable est même devenu une opportunité historique de positionner le pays à l’échelle régionale sur les nouveaux secteurs industriels et renforcer sa compétitivité à travers la création de champions nationaux « verts ». Cette stratégie vise également à contribuer à réduire les externalités environnementales négatives, et ce, en identifiant les contraintes que le Maroc doit arriver à circonscrire pour réussir la transition vers les métiers du développement durable.

Les deux rapports du CESE sur l’économie verte publiés en 2012 et celui portant sur la politique industrielle, adopté à l’unanimité par son Assemblée Générale fin 2017, donnent le ton sur ces choix et cette option stratégiques. Dans cette perspective, le Maroc, doté des stations Noor 1 et 2, portera la part de sa capacité électrique issue des énergies renouvelables à 42 % du mix énergétique en 2020 et à 52 % en 2030. Le Royaume deviendra alors un des pays disposant des plus grandes centrales à technologie thermosolaire réalisées dans le monde et pourra ainsi se hisser au rang de leader régional incontesté dans ce domaine. Par ailleurs, s’il est mis en œuvre, le vaste chantier marocain de l’industrie 4.0 préconisé par le Conseil pourra transformer le pays non seulement en un champion mondial de la transition climatique (champion qui intègre le développement durable dans tous les stades de son développement industriel), mais surtout en une véritable « usine verte » alliant, de ce fait, développement économique et développement durable.

Quel est votre regard sur l’évolution des relations entre le Maroc et la France ces dernières années ? Quels sont les axes de coopération qui pourraient leur donner un nouveau souffle ?

Le Maroc et la France connaissent des transformations profondes. En effet, le Maroc a bâti une solide feuille de route économique portant sur l’ensemble des secteurs d’activité. En se fixant une ambition régionale africaine pour horizon géostratégique futur, le pays a ainsi élaboré une vision et une approche de l’avenir de ces alliances dans le monde du XXIe siècle. De son côté, la France connaît une situation inédite dans son histoire récente, avec l’avènement au sommet de l’État d’une nouvelle génération d’élites politiques avec, à sa tête, le Président Emmanuel Macron, porteur d’une grande et nouvelle ambition pour son pays.

Il en résulte que le Maroc et la France s’interrogent désormais sur leur avenir respectif, ainsi que sur l’évolution de leurs relations avec le reste du Monde. Cet exercice s’opère cependant dans le cadre de relations d’amitié et de coopération à la fois privilégiées et constantes. Certes, il existe un potentiel important en matière de partenariat, mais celui-ci n’est pas encore exploité de façon optimale et beaucoup de domaines sont encore inexplorés. À ce niveau, force est de constater que les entrepreneurs marocains et français sont, fort heureusement, en avance sur les politiques et se placent d’ores et déjà sur ces trajectoires du futur. Toutefois, au-delà de cet aspect bilatéral de la coopération, le vrai horizon, pour les deux pays, doit être la grande zone Afrique-Europe-Monde Arabe, qui reste à construire. En effet, il s’agit là du véritable poumon futur du Maroc et de la France. Aussi, le grand défi qui se pose pour nos deux pays est de savoir comment mobiliser l’intelligence collective, le génie des entrepreneurs marocains et français et d’autres acteurs de nos sociétés pour explorer et investir ensemble ces nouveaux foyers de la croissance et ces marchés du futur. C’est pour cette raison éminemment stratégique qu’il devient impératif et urgent de repenser le partenariat entre les deux pays et qu’il convient de le réorganiser en lui définissant de nouvelles ambitions, de nouveaux objectifs et une nouvelle gouvernance. Le tout,orienté vers un nouvel état d’esprit fondé sur un partenariat gagnant-gagnant.

Cette option nécessite de mobiliser les compétences, les entreprises et les territoires des deux pays, portés par un codéveloppement mettant à contribution des coopérations triangulaires Maroc-France-Afrique et Maroc-France-Monde Arabe. Cette forme nouvelle de partenariat est la seule à même de contribuer à renforcer la résilience en matière de développement économique, de progrès social, de stabilité, de sécurité et de paix dans une zone qui, plus que toute autre région du monde, est l’objet de radicalisme, de terrorisme, de déstabilisation permanente, de migrations atypiques massives et forcées et qui se trouve ainsi exposée à de nouvelles générations de guerres.

 

Sur quels projets travaille actuellement le CESE ?

Les sept Commissions permanentes du CESE représentent les organisations syndicales, les organisations et les associations professionnelles, les acteurs de la société civile, des experts et savants du pays, ainsi que les personnalités nommées ès qualités.

Leurs membres travaillent à l’heure actuelle sur des sujets d’une grande importance en phase avec les problématiques mentionnées précédemment et en parfaite concordance avec la réflexion nationale sur le nouveau modèle de développement à bâtir pour le Maroc de demain. Il s’agit des autosaisines portant sur des sujets tels que les échanges économiques entre le Maroc et les autres pays africains, la réforme fiscale, la stratégie nationale en matière de foncier, la migration et le marché du travail, la protection sociale, l’économie bleue, la politique d’habitat en milieu rural, le contenu culturel des  médias, ou encore la saisine de la Chambre des Conseillers portant sur une étude relative à la stratégie intégrée de la jeunesse. Par ailleurs, le Conseil élabore un rapport annuel qui, cette année, mettra l’accent sur une problématique qui fait l’objet d’une préoccupation réelle de tous les citoyens et de toutes les régions du pays : les inégalités. En outre, le Conseil organisera cette année un séminaire sur le thème des intégrations régionales en Afrique, qui verra la participation des CES de pays africains et d’Unions africaines de conseils, notamment l’Union des Conseils Économiques et Sociaux d’Afrique (UCESA), dont le CESE occupe la place de premier Vice-Président.

 

 Propos recueillis par Nadia Kabbaj