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Nada Biaz

Nada Biaz, invitée de Conjoncture

Date de publication : 2 janvier 2018 Rubrique : Les Invités de Conjoncture

« La formation supérieure au Maroc souffre d’un cloisonnement à plusieurs niveaux »

Interview de Nada Biaz, Directrice Générale du Groupe ISCAE 

Conjoncture : Quel est votre regard sur la formation supérieure au Maroc ? L’offre de formation s’est-elle rapprochée du besoin des entreprises ?

Nada Biaz : Les défis que doivent affronter les établissements d’enseignement supérieur au Maroc, comme ailleurs, sont étroitement liés à la manière dont ces établissements pourront répondre aux exigences des différents marchés, celui des entreprises, comme celui des étudiants-candidats nationaux et internationaux à la recherche de programmes assurant l’employabilité dans un environnement en constante évolution.

La démarche se veut donc forcément une approche « demande » (axée sur les compétences recherchées) plutôt qu’une approche « offre » (axée sur les programmes dispensés). Or, à l’heure actuelle, malgré les efforts incontestables de plusieurs établissements d’enseignement supérieur, publics et privés, le Maroc reste en situation de fuite des meilleurs bacheliers et étudiants. En 2015, plus de 10 % des étudiants étrangers en France étaient marocains, soit 33 000. Ce que je cherche à expliquer par ce constat, c’est que la formation supérieure au Maroc souffre d’un cloisonnement à plusieurs niveaux. Tout d’abord, il existe un fossé entre le monde académique et le monde professionnel lié, notamment, à la lourdeur administrative qui freine la réactivité des établissements d’enseignement supérieur publics et aujourd’hui des établissements privés en quête d’accréditation nationale, en raison des cahiers des normes pédagogiques qui mettent du temps à intégrer les évolutions des marchés. D’autre part, le cloisonnement se manifeste par une séparation de l’efficacité de la formation et la qualité de la vie estudiantine.

Concrètement, pour répondre aux exigences actuelles des étudiants et des entreprises, il faut agir à plusieurs niveaux. Il faudra impérativement améliorer les conditions d’accueil de nos campus, l’accompagnement des étudiants, la règlementation, les espaces dédiés à la jeunesse, l’ouverture à l’international et multiplier les activités d’immersion professionnelle à travers des partenariats avec les entreprises. De plus, rapprocher l’offre de formation aux besoins des entreprises suppose aussi l’engagement des entreprises elles-mêmes comme co-responsables de la formation des étudiants. Cette implication peut se manifester par la participation à l’élaboration des programmes dans le cadre des conseils d’établissements, le sponsoring et les dons, le financement des activités de recherche, l’encadrement des stagiaires, l’animation de séminaires et ateliers en collaboration avec les écoles et universités. En fait, sous d’autres cieux, notamment en Amérique du Nord, le support financier des entreprises partenaires est conséquent et permet de compléter les ressources propres des universités. Ainsi, l’attitude des entreprises qui seraient partie prenante du changement et de la formation de leurs propres futures ressources humaines seraient un premier pas vers des partenariats gagnants-gagnants. Seules une responsabilité et une vision partagées entre l’université et l’entreprise permettront de rapprocher la formation des besoins du développement économique et social.

« La question n’est pas tant de savoir quelles sont les filières d’avenir pour les bacheliers et étudiants que de savoir quelle est l’approche pédagogique adaptée à un environnement en constante évolution. »

Aujourd’hui, quelles sont les filières d’avenir pour les jeunes bacheliers et étudiants ?

De toutes les façons, quels que soient la formation suivie et le diplôme obtenu, ils seront dépassés. La question n’est pas tant de savoir quelles sont les filières d’avenir pour les bacheliers et étudiants que de savoir quelle est l’approche pédagogique adaptée à un environnement en constante évolution. Que doit-on véritablement apprendre à nos étudiants lorsque des métiers disparaissent, d’autres apparaissent et plusieurs verront le jour inévitablement ? Quelle sera l’utilité d’un diplôme ou d’un cursus basé sur un ensemble de connaissances et d’aptitudes qui seront rapidement obsolètes ? Par conséquent, le défi est de former des citoyens responsables et autonomes, qui sauront faire des choix en harmonie avec leur nature profonde, animés par la passion d’apprendre, de se mettre à jour, de se réorienter à tout moment pour s’adapter aux besoins du marché.

Je considère qu’il y a des besoins dans toutes les filières, dans les divers domaines, allant de l’ingénierie, jusqu’à la médecine, en passant par l’art, l’architecture ou les sciences sociales et les humanités. Il devrait y avoir de la place pour toute personne qui réfléchit, qui se remet en question, qui s’investit dans son travail, qui est ouverte à la transformation et au renouveau. La preuve en est que deux lauréats de la même école, qui ont suivi le même cursus, dans la même filière, pourraient avoir des trajectoires professionnelles différentes, selon la prédisposition de chacun à s’adapter et à évoluer.

Selon vous, comment peut-on rendre accessible l’enseignement supérieur au plus grand nombre ?

Dans le cas de l’ISCAE, nous gérons la rareté et non pas l’abondance. Donc, nous ne cherchons pas la quantité, mais la qualité. Néanmoins, il est normal et important, sur le plan macro, de rendre l’enseignement supérieur accessible à un grand nombre, sans pour autant sacrifier la qualité. Pour ce faire, je pense qu’il faut agir en amont, à travers une meilleure orientation des élèves, depuis leur plus jeune âge, afin que chacun trouve la voie qui lui convient et qu’il puisse aller le plus loin possible, en l’occurrence en poursuivant ses études supérieures. Offrir un cadre d’épanouissement, où chacun trouve un espace d’expression de son talent, où chacun est valorisé pour ce qu’il est en tant qu’être unique, constitue la meilleure approche pour permettre aux jeunes de construire un projet professionnel et s’outiller psychologiquement pour aller jusqu’au bout et ne pas abandonner en cours de route. A cela s’ajouteront, bien sûr, les aspects matériels d’accompagnement et financiers tels que les prêts aux étudiants, la prise en charge par les entreprises et les systèmes de bourse. Enfin, la diversité des programmes offerts pour répondre aux différentes aspirations, la flexibilité des cursus modulaires cumulables, la formation à distance et les parcours en alternance permettraient à des étudiants qui ont absolument besoin de travailler de concilier vie estudiantine et vie professionnelle.

Quelle est la stratégie du Groupe ISCAE ? Quel est l’objectif des partenariats conclus avec les écoles et universités internationales ?

La stratégie actuelle de l’ISCAE repose sur un objectif de développement durable, après presque 50 ans de leadership dans son domaine. Tout ce que notre établissement entreprend aujourd’hui est en alignement avec sa mission d’acteur du développement économique et social du Maroc et au niveau continental. De manière précise, les cinq axes stratégiques prioritaires pour 2020 et au-delà sont :

– la confirmation de notre positionnement qualitatif à travers la sélectivité, la réingénierie des programmes, l’innovation pédagogique et la diversification des voies d’accès pour drainer les meilleurs talents à tout moment de leur cursus ;

– la digitalisation des services et l’intégration du « blended-learning » ;

– l’internationalisation ;

– le développement de la recherche avec implémentation pratique ;

– le décloisonnement vis-à-vis du monde de l’entreprise.

Pour ce qui concerne l’axe « Internationalisation » en particulier, dans lequel s’inscrit le développement des partenariats avec les écoles et universités internationales, il s’agit à la fois d’un moyen et d’un objectif pour atteindre l’excellence selon des standards internationaux. Les échanges de meilleures pratiques, la mobilité des étudiants, la co-organisation d’événements, sont autant d’actions qui permettent au Groupe ISCAE de confirmer son rôle de pionnier national, acteur continental et de représenter le Maroc à l’échelle internationale. L’ISCAE se positionne ainsi comme une Business School africaine d’excellence, partenaire privilégié à l’international.

Par une prise de parole au niveau des instances et organisations internationales du genre AACSB, AMBA, EFMD ou AABS, l’ISCAE met en avant le rôle essentiel que peuvent jouer les Business Schools de la zone MEA (Middle East and Africa) dans le cadre de partenariats gagnants-gagnants avec des Business Schools mondiales de premier rang. Notre positionnement « glocal », à la fois global et local, conjugué à l’accréditation internationale AMBA que l’ISCAE a décrochée récemment, fait de notre établissement un partenaire crédible et reconnu par l’une des associations les plus prestigieuses au monde (Association of MBAs). L’internationalisation est aujourd’hui un « must » pour attirer les meilleurs étudiants et former des lauréats capables de s’adapter à un environnement multiculturel en constante évolution.

Les filières professionnalisées telles que celles proposées en alternance ne sont pas encore très développées au Maroc. Que pensez-vous de ce type de cursus ?

Je suis ravie que vous ayez posé cette question, car justement, c’est un élément de différenciation que nous offrons dans le cadre de notre tout récent cycle « Bachelor ». En effet, parallèlement au programme Grande École Post-prépa, le Groupe ISCAE lance pour la rentrée 2018-2019, un nouveau cursus Post-Bac, qui sera sanctionné par un diplôme national de Grade Licence Fondamentale en Science de Gestion. L’originalité de ce programme est une démarche par compétences et non pas par matières, dans le sens où l’étudiant aura à développer ses connaissances, ses aptitudes et son attitude personnelle dans un environnement professionnel. Et justement, pour ce faire, le programme est construit sur des activités d’immersion professionnelle, dont un stage en alternance, sur un semestre. Ainsi, l’étudiant sera en stage pendant 3 jours par semaine, et à l’école pendant 2 jours.

Ce type de cursus est de nature à donner des résultats probants dans la mesure où les étudiants confrontent leurs connaissances théoriques avec les besoins de l’entreprise et voient ainsi l’intérêt et les limites de ce qu’ils étudient. Cela permet également de responsabiliser l’étudiant qui est tenu de rendre des comptes à son maître de stage et à son encadreur au niveau de l’école. L’apprentissage par alternance est aussi l’occasion pour chaque étudiant de voir ce qui convient véritablement à son profil et à ses aspirations profondes. Il pourra ainsi se projeter plus facilement dans l’avenir et construire son parcours professionnel en harmonie avec ses capacités et motivations.

« Rien n’étant définitivement acquis, la formation devient un impératif de survie dans le monde professionnel. »

Aujourd’hui, avec le concept de formation tout au long de la vie, la frontière entre formation initiale et continue ne tend-elle pas à disparaître ?

Lorsqu’on estime que 60 % des métiers qui se développeront à l’horizon 2030 ne sont pas encore connus et que cela se confirme par l’évolution exponentielle sans précédent des technologies, le tout dans un environnement international imprévisible, il est clair qu’aucun diplôme n’échappera à l’obsolescence.

Rien n’étant définitivement acquis, la formation devient un impératif de survie dans le monde professionnel. Il ne s’agit plus d’apprendre, mais de désapprendre, ré-apprendre, apprendre à apprendre. Ainsi, la formation initiale n’est qu’un début et la formation en continu, sous ses différentes formes (diplômante, certifiante, professionnalisante, en présentiel ou à distance…), est indispensable pour rester en phase avec les besoins des marchés. La formation continue est donc aujourd’hui le prolongement et la suite logique de la formation initiale, qui, comme son nom l’indique, doit être remise à jour.

Par ailleurs, la formation continue est devenue partie intégrante du « business model » des écoles de commerce partout dans le monde et une extension de leur mission. La formation continue crée le pont entre le monde académique et le monde professionnel, car elle met en présence des acteurs de deux mondes complémentaires, dans le but d’un échange et enrichissement mutuel.