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Entretien avec Meryem Belqziz, Directrice Générale Uber Maroc

Date de publication : 15 septembre 2017 Rubrique : Zoom


Conjoncture : Votre entreprise a donné naissance, malgré elle, à un néologisme qui est au coeur de nombreux débats : comment définissez-vous l’ubérisation et comment vivez-vous l’utilisation symbolique de ce terme ?

Meryem BelqzizMeryem Belqziz : Globalement, cette expression n’a pas vraiment eu d’impact pour Uber, car il s’agit surtout d’une expression francophone. A l’échelle du Maroc, j’ai le sentiment que cela nous sert car nous sommes un agent du changement et pas seulement dans le secteur du transport, mais dans toute l’économie. Lorsqu’on parle d’ubérisation, on parle du « future of work », c’est-à-dire la possibilité pour chacun, demain, de devenir auto-entrepreneur et gérer son temps de travail comme il l’entend. Nous faisons simplement partie des agrégateurs qui permettent aux travailleurs indépendants de trouver des clients finaux sans supporter tout l’effort commercial et marketing.

Deux ans après son lancement, où en est Uber au Maroc ?

Actuellement, nous sommes proches des 20 000 chauffeurs et 240 000 passagers inscrits sur notre plateforme, ce qui démontre le potentiel d’Uber en termes de créations d’opportunités économiques. Depuis juillet 2015, date de notre lancement, nous sommes toujours dans une phase de fort investissement. Cela concerne bien entendu l’activité de Uber Maroc, mais également le développement d’un BPO (Business Process Outsourcing) pour la gestion du SAV de Uber dans 25 pays, en 9 langues. Notre ambition est de continuer à développer cette autre activité à Casablanca ainsi que dans d’autres villes. Il y a un vrai savoir-faire et une vraie compétitivité au Maroc pour ces métiers dans les call centers.

Comme dans d’autres pays, l’entreprise suscite quelques polémiques : quelle est la situation aujourd’hui vis-à-vis des autorités ?

Nous cherchons toujours à établir le dialogue avec les autorités en vue de mettre en place une loi qui permettrait à tout le monde de travailler en harmonie. Les chauffeurs Uber pourraient ainsi développer leur activité sans avoir peur de se faire agresser par des chauffeurs de taxi.

Quelle est la position de Uber concernant la légalité de son activité ?
Nous ne sommes pas une entreprise de transport, nous ne sommes donc pas dans l’illégalité. Nous sommes une plateforme de mise en relation et il manque simplement un cadre juridique clair pour intégrer notre activité qui est nouvelle au Maroc. C’est pourquoi nous souhaitons dialoguer. Nous sommes prêts à nous mettre autour de la table avec toutes les parties prenantes pour trouver des solutions en bonne intelligence. C’est ce qui s’est fait dans d’autres pays, notamment en France, et cela a bien fonctionné.

Travaillez-vous avec vos concurrents pour faire avancer ce dossier politiquement ?

Ce n’est pas vraiment le cas aujourd’hui. Il existe simplement l’association Maroc Digital, au sein de laquelle nous échangeons et militons pour un cadre juridique dans le secteur.

Quelles sont vos relations avec les taxis, symbole des difficultés de l’ubérisation d’un secteur ?

Pendant longtemps, nous avons essayé d’avoir un dialogue mais nous avons constaté que c’est un secteur extrêmement fragmenté. Il existe différents syndicats qui ne défendent pas tous les mêmes choses. Certains défendent réellement les chauffeurs de taxi, mais ils sont peu nombreux et peu visibles. Les autres représentent plutôt des propriétaires d’agréments, qui cherchent à protéger leurs affaires, où ils exploitent parfois plusieurs véhicules et chauffeurs. Ce sont ces derniers qui nous sont les plus hostiles.

Votre application mobile permet également de réserver des taxis : quel est l’intérêt ?

En effet, nous avons intégré plus de 300 taxis à notre plateforme. Cela leur permet d’utiliser notre service gratuitement, puisque nous ne prenons pas de commission sur ces courses. Le prix à régler est celui du compteur. L’idée est de proposer différentes solutions à toutes les parties prenantes pour avancer et trouver celles qui seront les plus satisfaisantes pour tous.

De plus, dans les faits, nous observons de plus en plus d’anciens chauffeurs de taxi qui viennent chez Uber pour être indépendants et donc ne plus dépendre des propriétaires d’agréments. L’un d’entre eux m’a même déclaré que Uber l’avait libéré de l’esclavage !

Uber se positionne donc comme un nouvel acteur structurant du marché ?

Je pense qu’il y a effectivement des progrès à faire dans ce secteur et que le gouvernement devrait être dans une logique progressiste, en encourageant une meilleure répartition des richesses.

Contrairement aux autres pays où l’on accuse Uber de précariser les emplois, estimez-vous être un vecteur de progrès social au Maroc ?
Absolument, Uber doit être considéré en fonction du contexte. Au Maroc, il est évident que nous contribuons à une meilleure justice sociale. Vous pouvez demander à tous les chauffeurs Uber, qu’ils soient anciens taxis ou travailleurs indépendants : nous offrons une réelle transparence dans le système que nous proposons. Uber n’est pas le grand méchant loup : Uber est là pour aider et pour apporter des solutions. En réalité, l’ubérisation au Maroc est déjà la norme : d’après les chiffres, il y a seulement 23 % de salariés au Maroc parmi les actifs, dont seulement 7 % en CDI. Il y a donc beaucoup de travailleurs indépendants, de personnes payées à la tâche et bien entendu des gens non déclarés !

Nous ne sommes donc pas dans un modèle de protection sociale à l’européenne que nous viendrions précariser. Au contraire, nous apportons de la structure et de l’organisation : nos chauffeurs savent exactement ce qu’ils gagnent chaque semaine et combien nous prenons. C’est transparent, contrairement à ce qui se passe entre les propriétaires d’agréments et les chauffeurs qu’ils emploient.

Le Maroc est donc un terrain propice à l’ubérisation ?

Du moment que les plateformes apportent de l’organisation et de la transparence, elles améliorent l’existant et sont donc bienvenues. Ensuite, l’objectif est d’aller plus loin en apportant un cadre de travail plus favorable. Par exemple en France, Uber a un accord avec Axa pour proposer une protection sociale aux chauffeurs indépendants. C’est une réflexion que nous menons également au Maroc, notamment pour accéder à une assurance maladie. L’idée est de permettre cette protection pour les personnes qui ne sont pas salariées et donc pas à la CNSS. Plus largement, c’est aussi une réflexion pour le Maroc de demain qui doit intégrer ce type de problématique.

Uber diversifie ses activités dans de nombreux pays, comme Uber Eats pour la livraison de repas : qu’en est-il au Maroc ?

Pour le moment il n’y a pas de nouveauté à annoncer officiellement, mais il est évident que les projets de Uber vont bien au-delà du transport de personnes. C’est une entreprise qui a de grandes ambitions. Et elles sont réalistes ! Par exemple, lorsque nous parlons de voitures volantes, c’est un programme concret qui aboutira bientôt. Il y a déjà des tests qui sont faits et nous savons que cela va répondre à la problématique de nombreuses grandes villes. Les débuts sont prévus pour l’Exposition Universelle de Dubaï en 2020 !

Propos recueillis par Thomas Brun