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Débat du Club Conjoncture : la finance participative au Maroc

Date de publication : 8 février 2017 Rubrique : Echos Maroc

Lancement de la finance participative au Maroc : quel impact sur le secteur financier ?

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Pouvez-vous définir le concept de finance participative et rappeler brièvement son histoire ?

Abderrahmane Lahlou : Le concept de finance participative ne se limite pas à la banque. Il existe trois grands compartiments. Le premier est la banque ou intermédiation financière entre des déposants et des particuliers ou entreprises qui souhaitent utiliser ces fonds pour le financement de leurs besoins. Je fais d’ailleurs une parenthèse à ce propos. La notion de finance participative en Europe ou aux États-Unis fait référence à finance désintermédiée ou crowdfunding, ce qui diffère de la définition la finance participative au Maroc, à savoir la finance islamique, qui n’est pas désintermédiée.

Le second compartiment est l’assurance takafoul. Il s’agit d’une assurance sociétaire sur le plan de la forme juridique et mutualiste sur le plan du fonctionnement, contrairement à l’assurance classique qui est commerciale et dont la forme juridique associée est la société anonyme. Les produits takafoul sont les mêmes que ceux proposés par l’assurance classique, c’est la forme juridique qui diffère. En effet, selon la Charia, il est n’est pas possible de commercer avec les risques, de créer du profit au bénéfice d’un groupe d’actionnaires. Ce sont les sociétaires qui doivent bénéficier de l’excédent des primes sur la sinistralité, si excédent il y a.

Le marché des capitaux constitue le troisième compartiment de la finance participative. Une première partie concerne la banque : les sukuks. Ces titres de propriété ou de jouissance sont utilisés par les banques à la bourse ou sur le marché monétaire afin de se refinancer auprès de Bank Al-Maghrib ou gérer leurs liquidités dans le marché interbancaire. Ce sont ainsi des outils de flexibilité permettant de gérer leur trésorerie.

Le marché des capitaux en finance participative comprend également des fonds communs de placement, des OPCVM, etc. Ces produits doivent être compatibles avec la charia, notamment sur le plan de la nature des activités des entreprises cotées, du montant d’intérêt dans le bilan et du fonctionnement de ces entreprises.

La banque est aujourd’hui le fleuron de la finance participative. Contrairement à l’assurance, une banque participative peut être pratiquement identique à une banque classique, sur le plan de la forme juridique ou de l’organisation. Ce sont les produits qui diffèrent. L’alternative consiste, au lieu de donner de l’argent ou du crédit, à acheter le bien pour le compte du client, puis à lui revendre. Ce sont les opérations de dettes, qui représentent un premier volet. Le second volet concerne les opérations participatives, d’où l’appellation de « banque participative ». La banque entre en participation avec le client totalement, via une joint-venture, ou partiellement, via une fiducie ou société de commandite.

Abderrafi El Maataoui : Revenons brièvement sur le concept et l’historique de la finance participative. Le concept n’est pas nouveau. Bien qu’il s’agisse d’une industrie jeune, la première banque islamique est née à Dubaï en 1975 : la Dubaï Islamic Bank.

La finance islamique ne s’oppose pas à la finance classique. En revanche, elle a réussi à drainer, dans son sillage, des pays dits occidentaux. Je prends l’exemple de la Grande-Bretagne qui a émis son premier sukuk pour un montant de 300 millions de dollars. Ainsi, elle n’est pas destinée qu’aux musulmans. Le pays leader en matière de finance islamique dans le monde est la Malaisie alors que les 2/3 des clients ne sont pas musulmans. Il ne s’agit pas d’une finance cloisonnée, déconnectée du reste de la finance. C’est une finance dite « éthique », car elle se base sur des valeurs, en particulier la recherche d’équité, de justice, d’une certaine solidarité, etc. Par exemple, un client de bonne foi, qui rencontre des problèmes de paiement ne serait pas traité de la même manière qu’un client dans une banque conventionnelle. D’un autre côté, ce n’est pas une finance philanthropique, on cherche aussi la rentabilité et les profits, car, derrière, les actionnaires demandent des comptes.

Aujourd’hui, la finance islamique a séduit beaucoup de pays. Elle se targue de peser 2400 milliards de dollars après seulement 41 d’existence, ce qui représente 2 % de la finance internationale conventionnelle. Ce taux devrait s’élever à 4 % d’ici 2020.

Beaucoup de banques internationales ont également été séduites par la finance islamique, dont des banques françaises telles que la Société Générale, BNP Paribas, Crédit Agricole, ou encore américaines : Goldman Sachs, etc.

En résumé, c’est une finance qui se veut universelle, d’un point de vue conceptuel, elle a des valeurs et des principes. Maintenant, dans la pratique, certaines choses peuvent dévier de ces principes.

« La finance islamique pèserait aujourd’hui 2400 milliards de dollars, ce qui représente 2 % de la finance internationale conventionnelle »

 

Comment évolue la finance participative dans le monde ? Au-delà des aspects religieux, pensez-vous que les clients ou investisseurs sont à la recherche de produits plus « éthiques » ?

Abderrafi El Maataoui : L’argent n’a pas de religion. Il est vrai que les valeurs sont, à la base, religieuse, mais toute la méthodologie est technique. On monte un contrat mourabaha de la même façon que l’on monterait un contrat leasing ou LOA. La méthodologie est puisée dans la finance conventionnelle, mais avec toutes les adaptations de la charia. La finance islamique se développe avec un taux de croissance à deux chiffres dans le monde depuis une dizaine d’années, alors que la finance conventionnelle se cantonne à 3-4 %. Pourquoi un tel engouement ? Parce que la finance islamique a fait ses preuves lors de la crise des subprimes en 2008-2009 et qu’elle s’est révélée être très rassurante. Elle a dépassé la crise avec un minimum de dégâts, car elle n’encourage pas la spéculation ni les produits dérivés.

 

Abderrahmane Lahlou : Aujourd’hui, la finance islamique dans le monde est dominée par la banque : sur les 2400 milliards de dollars, 2000 milliards concernent la banque. Les sukuks sont un peu en recul : après avoir atteint 250 milliards de dollars, ils sont retombés actuellement à 150 milliards. L’assurance takaful en est encore à ses prémices, car elle est accessoire, non commerciale et n’a pas de réel attrait pour les investisseurs.

Maintenant, la manière dont se pose la question de l’éthique me laisse penser qu’il existe une différence de perception de finance éthique en Europe et dans le monde islamique. Certains Occidentaux ont suffisamment subi les aspects non éthiques de la finance débridée pour revenir aujourd’hui à l’éthique et chercher des financements au profit de certains secteurs et pas d’autres, en privilégiant les PME plutôt que les grandes entreprises pour davantage d’inclusivité, etc. Au Maroc et dans le monde islamique en général, le caractère éthique n’est pas aussi saillant, car il est couvert par le côté affinitaire et « compliance » avec la charia. Au Maroc et dans d’autres pays, beaucoup de particuliers et d’entreprises se passent des services bancaires, d’où une bancarisation limitée. Dans différents pays, on a remarqué qu’avec l’arrivée de la finance participative, le taux de bancarisation a augmenté. Donc, si les personnes se dirigent vers la banque participative, c’est avant pour des raisons affinitaires et non pas pour des raisons éthiques. Ce paramètre doit être pris en compte dans le volet marketing des banques participatives au Maroc.

 

 

« La finance participative pourrait glaner, d’ici 4 ou 5 ans, 5 % de la finance conventionnelle marocaine. »

 

Les précédentes tentatives dintroduire les produits de la finance participative nont pas toujours été couronnées de succès : comment expliquez-vous la frilosité du marché marocain ?

Abderrafi El Maataoui : Cela fait longtemps que l’on parle d’introduire la finance participative au Maroc, mais ce projet s’est heurté aux sensibilités idéologiques, religieuses, politiques, etc. Cet amalgame fait que nous avions davantage le pied sur le frein que sur l’accélérateur. Aujourd’hui, grâce à la sensibilisation et à la communication, les gens ont compris que finance islamique ne rime pas avec politique, terrorisme, ou blanchiment d’argent.

La précédente tentative d’introduction revient à une banque de la place qui a commercialisé pendant quelques années des produits alternatifs. Mais on ne peut pas parler de vraie expérience, car il n’existait pas encore un cadre réglementaire satisfaisant, ni de cadre fiscal. Ces produits se sont alors retrouvés plus chers que les produits conventionnels, en raison des surcoûts fiscaux. Par exemple, pour ce qui concerne mourabaha, nous avions une double taxation au niveau des droits de mutation. C’est pourquoi l’expérience n’a pas été concluante, mais elle a servi de ballon d’essai pour concocter un cadre réglementaire suffisant. Aujourd’hui ce cadre légal est en train d’être mis en place. Le cadre fiscal est embryonnaire, mais va être complété en 2017. On pourra alors parler d’une vraie expérience. Les pronostics concernant le lancement de la finance participative au Maroc sont plutôt positifs.

Abderrahmane Lahlou : Le Maroc est le dernier pays musulman à introduire la finance participative. L’une des craintes était justement, comme l’a indiqué Monsieur El Maataoui, l’idéologie et la récupération politique par des mouvements. Lorsque les relations entre les autorités et les mouvements islamistes se sont pacifiées, le premier obstacle a été levé. Le second obstacle était bancaire. Nos banques étaient en effet réticentes à l’idée que des banques étrangères viennent prendre leurs parts de marché. Après 2007, il y a eu un tournant : les banques marocaines ont compris qu’elles pouvaient elles-mêmes s’engager dans la finance participative. Dès lors, le dernier obstacle s’est levé. Aujourd’hui, sur les huit établissements qui ont obtenu l’agrément, tous sont des banques de la place. Aucun agrément n’a été accordé à une banque étrangère qui serait venue s’implanter au Maroc sans faire appel à un partenaire local. Les pertes de clientèle peuvent être ainsi compensées à travers les filiales, comme ce fut le cas pour le leasing. La précédente expérience en matière de finance participative n’a pas abouti en raison d’un environnement hostile, des freins fiscaux, mais aussi des difficultés structurelles. La banque en question n’était pas une filiale, mais un département non autonome de la maison mère. Elle se refinançait ainsi à des conditions sévères, ce qui renchérissait le coût. C’était donc, un prototype, mais cette expérience a permis d’accompagner tous les réajustements et les « fine tunings » pour finir par aboutir à une loi assez remarquable et assez bien faite. Je tiens également à apporter une petite correction au niveau sémantique : au Maroc on ne peut pas réellement parler de frilosité du marché, mais d’une frilosité des institutions et de la place, car les attentes du marché dans le domaine sont énormes.

 

Quel potentiel représente aujourd’hui la finance participative au Maroc ? Ce nouveau modèle peut-il coexister avec le modèle classique de la finance ?

Abderrafi El Maataoui : Le potentiel est significatif. Preuve en est l’engouement des grandes banques marocaines qui ont toutes demandé des agréments. Des banques étrangères, émiraties, qataries, etc., ont également demandé des agréments « en solo ». 2,5 à 3 millions de Marocains ne sont pas bancarisés, et ce, par choix et non par contrainte. Ce sont des personnes qui ont de l’argent, qui travaillent dans le secteur informel, mais qui, par rejet du système conventionnel marocain, préfèrent la thésaurisation. Si l’on arrive à drainer juste une partie de l’informel vers le formel, on peut considérer le pari comme gagné. 2,5 à 3 millions de clients, cela représenterait environ une hausse de 10 % de la bancarisation au Maroc.

Le deuxième objectif est l’attrait des fonds étrangers. Avec la crise pétrolière, les conditions ne sont pas encore réunies, mais, lorsque les prix du pétrole se redresseront, je pense que cela va dégager une manne financière.

Pour résumer, les spécialistes s’accordent à dire qu’il peut y avoir trois scénarii possibles. Le premier scénario est le statuquo, c’est-à-dire que rien ne va changer et que l’on aura une petite augmentation de 1 ou 2 %, très peu significative. Cela suppose qu’il existe des freins importants, notamment au niveau du pricing. Est-ce que le client marocain est prêt à accepter un différentiel de prix par rapport aux produits conventionnels ? C’est la question majeure que tout le monde se pose.

Le scénario intermédiaire serait une timide ouverture : une partie de la clientèle serait conquise et l’autre non. Dans le dernier cas de figure, l’évolution serait prometteuse et la finance participative arriverait à glaner, d’ici 4 ou 5 ans, 5 % de la finance conventionnelle marocaine. C’est ce dernier scénario qui prévaut pour l’instant et c’est aussi celui qui est plébiscité par les experts. Toutefois, 5 %, cela ne représente pas le chamboulement de la finance traditionnelle, car toutes les banques participatives sont des filiales des banques conventionnelles. Nous allons plutôt assister à une concurrence horizontale et non verticale, car tout le gain va retomber dans le système bancaire national.

Ce dernier scénario n’est-il pas un peu trop optimiste ?

Abderrahmane Lahlou : Selon Bank Al-Maghrib, 40 % des entreprises marocaines n’ont pas recours au crédit. D’après une étude que le Cabinet ABWAB a récemment menée auprès de 1300 entreprises, 58,2 % des entreprises qui n’ont pas recours au crédit s’abstiennent pour des raisons religieuses. Lorsque l’on croise ce chiffre avec les 40 % cela donne un potentiel de 24 % d’entreprises qui sont en attente de ces produits de la finance participative.

Pour ce qui concerne les particuliers, ce potentiel est encore plus évident. Les autorités ont compris que la chute de l’immobilier après 2011 s’explique par le fait que les banques ont « fermé le robinet » suite aux abus, mais également par le fait que beaucoup de personnes renoncent à financer leur logement pour des raisons religieuses.

J’aimerai également faire une remarque : le taux de bancarisation annoncé par Bank Al-Maghrib et les instances économiques n’est pas le taux de bancarisation réel, car il inclut les comptes multiples. Le taux réel n’est donc pas de 58 %, mais de 27 à 28 %. Donc, lorsque l’on parle d’une hausse de 10 % de la bancarisation générée grâce à la finance participative, on se réfère au taux réel.

Les produits proposés par la finance participative ont souvent la réputation d’être plus chers ou d’offrir des rendements moins intéressants. Est-ce justifié ou pensez-vous qu’ils puissent être compétitifs par rapport à l’offre classique ?

Abderrahmane Lahlou : Pour le moment, on ne peut pas parler de réputation, mais plutôt de supputation. Ailleurs dans le monde, il n’y a pas un alignement parfait, mais il n’existe pas non plus un écart rédhibitoire entre les banques participatives et les banques conventionnelles. Au Maroc, je pense que les banques commenceront par s’aligner, puis elles gèreront leurs économies d’échelles par la suite. Un élément fondamental est que les autorités ont voulu créer la concurrence avec l’arrivée de 8 nouvelles banques. Cette concurrence va être bénéfique et elle permettra d’écraser les prix vers le bas.

Abderrafi El Maataoui : Cette réputation est méritée sur le plan international, mais cette cherté ne se répercute pas dans la rentabilité finale des banques islamiques. C’est-à-dire que les études internationales démontrent que ces produits sont plus chers au départ, mais que la rentabilité des banques participatives reste inférieure de 2 à 3 points à celles des banques conventionnelles, en termes de ROE (Return On Equity).

Les banques islamiques ont, en effet, des coûts spécifiques, notamment en matière de système d’information, pour assurer la conformité avec la charia, etc. Il y a également un problème d’économie d’échelle : ce sont des établissements de petite taille, il leur est donc plus difficile d’absorber toutes leurs charges fixes sur une clientèle réduite.

Au Maroc, les études révèlent que le pricing est un facteur majeur de réussite ou d’échec. Selon une étude de Thomson Reuters, 36 % des Marocains sondés sont prêts à accepter une cherté de 5 %. 25 % sont prêts à accepter une cherté de 10 %. Cela veut dire que la motivation religieuse est, quelque part, corrigée par une motivation financière. Enfin, 24 % sont prêts à accepter une cherté supérieure à 10 %.

Les banquiers qui se lancent dans la banque participative l’ont bien compris, c’est pourquoi je pense que l’on ne retrouvera pas une cherté déraisonnable, sous prétexte qu’il existe des coûts spécifiques. Le paramètre fiscal n’entre quasiment pas en jeu entre la finance participative et la finance conventionnelle. Il reste quelques frottements qui seront réglés dans la prochaine Loi de Finances 2017.

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