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Mohamed Berrada

Mohamed Berrada, invité de Conjoncture

Date de publication : 13 décembre 2016 Rubrique : À la une

Interview de Mohamed Berrada, Professeur à l’Université Hassan II, ancien Ministre des Finances

« L’avenir de notre pays dépend de l’avenir de nos entreprises »

 

Conjoncture.info : l’année 2016 a été plutôt difficile pour l’économie marocaine. Selon vous peut-on parler de crise ?
Mohamed Berrada : L’histoire du capitalisme est jalonnée de crises économiques cycliques liées au phénomène de surproduction. La mondialisation a changé la forme des crises que l’on a connues au XIXe ou au XXe siècle. Aujourd’hui, nous nous trouvons dans une sorte de crise permanente. La mondialisation ainsi que le système de d’interconnexion qui lie toutes les parties du monde y sont pour beaucoup. Le concept même de croissance change. Dans sa structure et dans son intensité. On est loin aujourd’hui des taux de croissance de l’économie mondiale de 6.50% du début des années 2000. A présent, la croissance économique mondiale n’est tirée que par les pays émergents, dont la Chine reste le moteur principal, alors même que sa croissance économique a chuté de 12% à 6.50%. En dépit des avancées du libre échange, la croissance du commerce mondial n’est plus que de 2,5% environ.
Il en est de même chez nos principaux partenaires, les pays européens. On ne parle plus de croissance à 4%-5 % comme dans le passé. Elle  se situe désormais entre 0 et 1 %. La baisse du taux de fécondité explique en partie le ralentissement de la croissance économique. Nous vivons aussi cette transition démographique. Nous ne devons pas oublier que notre principal partenaire économique c’est l’Europe. Il est donc important de bien observer l’évolution des politiques économiques et financières européennes pour apprécier leurs répercussions dans notre pays.
En fait, tout est lié. Nous vivons tous les jours une multitude de crises politiques, géopolitiques, sociales, environnementales….mais nous ne parlons que de crise économique. Le phénomène d’interdépendance qui caractérise le monde d’aujourd’hui fait que nous ne pouvons plus prévoir les évènements comme par le passé. Il nous faut rester en alerte et savoir nous adapter constamment, car nous n’évoluons plus dans un monde de stabilité où les investissements se programmaient sur 20 ans. La gestion du changement est appelée à devenir pratique courante dans nos entreprises.

 

Dans cet environnement international instable, vers quel modèle le Maroc peut-il s’orienter?
Quel modèle économique pour permettre au Maroc d’entrer dans le concert des pays émergents ? Au lendemain de l’indépendance, le Maroc a mis en place une politique keynésienne à l’instar des trente glorieuses, durant laquelle l’Etat a joué le rôle de locomotive de la croissance économique. Il a mis en place aussi une politique d’industrialisation par substitution d’importation qui a permis l’émergence d’une classe d’entrepreneurs marocains dans le secteur industriel. Si vous montez une usine pour fabriquer tel produit, on vous protège par l’instauration d’une barrière douanière. Evidemment, à la longue, l’excès de protectionnisme finit par endormir les entreprises sur leurs lauriers au détriment des consommateurs. Il était nécessaire d’ouvrir progressivement le commerce extérieur pour renforcer la compétitivité de nos entreprises.

« Dans un pays comme le Maroc, où le taux de chômage moyen atteint 10 %, nous avons besoin d’un lien beaucoup plus fort entre l’investissement et la croissance. »

De  son côté, l’excès des dépenses publiques a aggravé le déficit public. Les réserves de change se sont épuisées et, à la fin des années 70, le pays ne pouvait plus faire face à sa dette extérieure et devait rééchelonner sa dette. En relation avec le FMI, un programme d’ajustement accompagné de réformes structurelles a été mis en place : réforme fiscale, réforme du commerce extérieur, des établissements publics, des marchés financiers, privatisation, etc.).
Tout cela a contribué à faire sortir le Maroc de la crise économique et financière  dans laquelle il se trouvait. La croissance a repris. Les déficits ont beaucoup baissé surtout au début des années 90, et l’État a ainsi repris le contrôle de ses dépenses. Les gouvernements suivants ont appris la leçon et évitent les dérapages budgétaires qui risquent de coûter chers au niveau des équilibres sociaux. Car souvent ce sont les budgets sociaux qui constituent les variables d’ajustement. Je dis cela, car on ne peut pas asseoir de modèle de croissance sans que ce soit sur une base macroéconomique saine, au niveau des déficits et de l’inflation. A ce titre, notre pays a réalisé de belles performances.

 

Comment peut-on redresser aujourd’hui la croissance économique au Maroc ?
Il faut d’abord reconnaitre que depuis l’avènement de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, tout au long du début des années 2000, le Maroc a connu une croissance économique très forte, d’environ 5.50% et…jusqu’à la crise des sub-primes. Cette croissance a été tirée par la demande intérieure et en particulier par les investissements publics et la consommation des ménages. Le Maroc est un chantier ouvert. Travaux d’infrastructure, routes, autoroutes, ports, habitat social, programmes sectoriels. Et cela continue ! Au titre de l’année prochaine, on prévoit près de 65 milliards de dirhams d’investissements au niveau du budget de l’Etat et 150 milliards d’investissements au niveau des établissements publics. Naturellement pour tirer la croissance, il faut des investissements, mais le problème est que certains investissements créent de la croissance plus vite que d’autres. Malgré que nous ayons un taux d’investissement par rapport au PIB supérieur à 30%, un des taux les plus élevés du monde, notre croissance reste faible.
Cette situation s’explique par le fait que nos investissements sont constitués principalement d’investissements publics d’infrastructures, évidemment importants pour la croissance future de nos entreprises en tant qu’économies externes.
Toutefois, dans un pays comme le nôtre, où le taux de chômage moyen atteint 10 %, alors qu’en zone urbaine il se rapproche de 20%, nous avons besoin d’un lien beaucoup plus fort entre l’investissement et la croissance. A cet effet, il faut reconnaitre que les investissements productifs, créateurs d’emplois permanents et donc de revenus permanents, sont insuffisants. On le constate aussi au niveau de l’évolution des crédits.

 

Alors comment renforcer les investissements productifs ?
Si vous regardez la structure de notre balance commerciale, vous constatez que malgré nos exportations d’automobiles et de produits phosphatés, son solde ne cesse de se dégrader. Cela signifie que notre économie a véritablement un problème de compétitivité. Elle ne parvient pas à affronter la concurrence internationale aussi bien à l’intérieure de nos frontières qu’à l’extérieur. Alors il faut d’abord chercher comment améliorer notre compétitivité. Elle ne peut être que globale, c’est-à-dire appréhendée à travers ses différents composantes.
Ensuite il faudrait cibler les véritables secteurs créateurs de croissance. La croissance résulte de la variation du PIB qui représente la somme des valeurs ajoutées. Comment créer de la valeur ajoutée ? Comment faire en sorte que cette valeur ajoutée soit régulière ? Car en définitive, la question fondamentale n’est pas de rechercher la quantité de croissance, mais la qualité de croissance ! Elle s’apprécie par sa régularité, par sa capacité inclusive et sa juste répartition. Vous le savez, ce n’est pas le cas dans notre pays.

« L’idéal aurait été de préparer l’industrie marocaine, née après l’indépendance, et de l’accompagner pour une mise à niveau avant de l’exposer de manière brutale à la concurrence internationale.»

L’année dernière nous avons enregistré 4,8 % de croissance, cette année nous allons terminer entre 1 et 1,5 % de croissance. L’année prochaine, s’il continue de pleuvoir, nous atteindrons probablement les 4,4 %. Les rythmes de croissance sont extrêmement fluctuants et créent de l’instabilité. La raison est que nous dépendons beaucoup de l’agriculture, mais aussi d’autres éléments exogènes tels que la situation économique chez nos partenaires. Pour stabiliser la croissance, il faut diversifier l’économie. Y compris le secteur agricole.
Cela se fait. Mais on assiste aussi à une évolution directe et rapide du secteur primaire au secteur tertiaire. Les services se développent plus vite que l’industrie, alors que cette dernière est le véritable secteur créateur d’emplois directs et indirects.
Mais il faut aussi renforcer les liens entre secteurs. Créer les conditions d’une croissance inclusive, pouvoir mesurer l’impact de chaque investissement réalisé dans un secteur donné sur les autres secteurs. Dans notre cas, cela ne se fait pas. L’excès d’ouverture commerciale fait que toute politique de relance économique ou sectorielle se traduirait plutôt par une fuite sous forme d’importations, bénéficiant ainsi aux entreprises à l’étranger et non pas aux entreprises nationales. Dans ce contexte, notre tissu industriel s’essouffle.

 

Les accords de libre-échange ont-ils contribué donc au déclin de l’industrie ?
Dans une certaine mesure, à mon avis, oui. Au lendemain de l’indépendance, le Maroc a adopté une politique protectionniste de son marché intérieur, ce qui a permis le développement d’un tissu industriel consistant. Mais comme je l’ai souligné, l’excès de protectionnisme détruit l’esprit de compétition. Il était nécessaire d’ouvrir le marché extérieur, libéralisme oblige. Au cours des années 90, on a signé l’accord avec l’OMC. Mais par la suite, on a signé une multitude d’accords bilatéraux, en particulier avec la Turquie et l’Égypte, sans en apprécier à l’avance la répercussion sur notre économie. En effet, l’économie n’aime pas les excès. Le fait est que nous sommes aujourd’hui envahis par des produits chinois, turques indiens et même pakistanais ou Bengladesh. A des prix souvent qui ne couvrent pas le coût des matières premières. Devions-nous entamer au préalable une mise à niveau et renforcer la compétitivité de nos entreprises (comme a commencé à le faire un précédent gouvernement), avant de les exposer de manière brutale à la concurrence internationale ? Probablement. Mais il faut reconnaitre qu’un pan important de notre secteur industriel est en voie de disparition : textile, cuir, sidérurgie, mécanique, plastique etc.…ce secteur emploie beaucoup de monde. Alors qu’un marché potentiel et traditionnel est en face de nous, le marché européen. 

Comment renforcer maintenant la compétitivité de ce secteur industriel stratégique ?
Un plan de soutien doit être mis en place. Avec des mesures de sauvegarde immédiates et rapides contre des pratiques de dumping camouflées. Des soutiens financiers pour moderniser les équipements devenus obsolètes. Des baisses de prix de l’énergie. Les industriels ne comprennent pas pourquoi le prix international du baril baisse alors que celui de l’électricité au Maroc augmente tous les ans. Aider les entreprises industrielles en difficulté à se restructurer pour une plus grande compétitivité, à rebondir autrement. Une sorte de destruction créative schumpétérienne. Il y a bien sûr les nouveaux Métiers Mondiaux du Maroc. Manifestement le Maroc sous l’impulsion de Sa Majesté le Roi est en voie de réussir sa nouvelle trajectoire industrielle dans l’automobile et l’aéronautique. C’est un grand défi. Mais toute impulsion industrielle doit être appréciée au niveau de la création de valeur ajoutée. Celle-ci reste modeste et s’établit autour de 30%. A ce niveau, le nouveau défi est de renforcer l’intégration de ce secteur par de nouvelles entreprises fabriquant des composants pour l’automobile, ce qui pourrait encore améliorer la compétitivité de ce secteur.

Nous devons impulser les activités créatrices de valeur ajoutée et d’emplois. Le secteur industriel en est l’ossature. Il faut que ce secteur soit reconnu, respecté et encouragé. Il doit redevenir bénéficiaire. Le profit reste, dans tous les cas, le stimulant le plus important pour relancer les investissements privés, ferments de la croissance. Pour le moment, le commerçant gagne plus d’argent que l’industriel, avec moins de risques et de problèmes.

J’espère que le nouveau gouvernement sera conscient des problèmes économiques du pays. Ce pays qui a fait des sauts significatifs dans beaucoup de domaines au cours des 15 dernières années…..il doit pouvoir maintenant investir dans l’amélioration de sa compétitivité et veiller à une meilleure cohérence de ses politiques économiques. En particulier au niveau de l’éducation…véritable facteur de compétitivité. L’avenir de notre pays dépend de l’avenir de nos entreprises et il faut qu’il y ait suffisamment de prise de conscience de ce concept par la classe politique.

Dans un pays comme le Maroc, où le taux de chômage moyen atteint 10 %, nous avons besoin d’un lien beaucoup plus fort entre l’investissement et la croissance.